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Au début des années 70, John Boorman s'intéresse de très près à l'adaptation. Il en discute avec Tolkien et le convainc par son enthousiasme. Boorman lance son film avec dans la tête l'idée de ramener l'histoire à une durée de deux heures et quelques. D'abord au main d'United Artists, le film passe chez Disney, puis Tri-Star. Les droits sont alors chez Saul Zaentz, futur producteur d'Amadeus et du Patient Anglais. Boorman lui en propose 1 million de dollars, Zaentz en veut plus, le projet capote.
La pré-production reprend de plus belle et Jackson a désormais plus de 2 heures de temps supplémentaire pour raconter son histoire. Il réaménage son script en trois parties, ce qui lui permet de réintégrer la Lorien et d'autres séquences importantes. La vaste saga de Tolkien a désormais de l'espace pour respirer. L'annonce de la mise en chantier d'une trilogie basée sur le chef-d'oeuvre de l'heroic-fantasy fait des vagues et déjà le Net est en ébullition. Peter Jackson choisit de répondre aux questions des fans sur Ain't it cool news, le site de Harry Knowles. Ses réponses sont celles de quelqu'un d'honnête, de passionné, qui sait ce qu'il fait et où il va. Il est conscient de l'attente qui pèse sur ses épaules et assume tout de suite son interprétation du livre. "Ce ne sera pas une adaptation officielle, seulement ma vision subjective", précise-t-il.
Après plusieurs mois de rumeurs, les premiers noms commencent à tomber: Elijah Wood sera le héros de la Quête, le Hobbit Frodon. Sean Astin, l'ancien Goonie, incarnera son fidèle serviteur Sam. Deux inconnus du nom de Dominic Monaghan et Billy Boyd seront leurs amis Merry et Pippin. Si Elijah Wood et Sean Astin jouissent d'une certaine renommée, ils restent de jeunes visages relativement frais. Gandalf le Gris, personnage central, prend les traits du shakespearien Ian McKellen; exit les rumeurs concernant Sean Connery (qui, j'en suis convaincu, n'aurait pas fait l'affaire). Ils sont rejoint par un cast allant du connu (Liv Tyler, Christopher Lee, Cate Blanchett), à l'anonyme (Orlando Bloom), en passant par des acteurs de moyenne envergure (Sean Bean, John Rhys-Davies, Hugo Weaving). Les nationalités sont diverses, les accents multiples. Et on assiste là au premier, et sans doute plus important, scandale au sein de la "fan-community": Liv Tyler. L'héroïne d'Armageddon a-t-elle l'épaisseur nécessaire pour endosser le rôle de la belle elfe Arwen? Son personnage prend beaucoup d'importance dans le film sous la plume de Peter Jackson, et les geeks se demandent si elle ne va pas devenir une princesse guérrière, une 'Xenarwen'. Bien heureusement il n'en est rien (son principal fait d'armes consiste à remplacer Glorfindel lors de la fuite vers le gué), mais il n'empêche que des doutes subsistent sur ses talents d'actrice et sa capacité à faire passer l'angoisse et l'éternelle sagesse de l'immortelle Arwen.
Sitôt le tournage commencé intervient une nouvelle alarmante: l'un des acteurs aurait quitté le projet. Les rumeurs vont bon train, jusqu'à ce qu'on apprenne que Stuart Townsend, qui devait interpréter Aragorn, un des trois rôles principaux, a été remercié. On apprendra plus tard qu'il paraissait trop jeune pour donner vie à ce sage guerrier aux cheveux grisonnants et qu'il a quitté le film en bons termes avec Peter Jackson. Qui sera son remplaçant? Contacté une deuxième fois, Daniel Day-Lewis (qui aurait été parfait) refuse à nouveau. Viggo Mortensen est appelé dans l'urgence. Son agent lui demande s'il est prêt à s'envoler le lendemain matin pour un an de tournage à 10 000 kilomètres de sa famille. Bizarrement, il accepte et part pour Wellington. Son légendaire menton se garnit d'une légère barbe, ses cheveux deviennent tout gras, et voilà Aragorn fils d'Arathorn qui prend vie. Le tournage se déroule aux quatre coins de la Nouvelle-Zélande et fait intervenir des centaines de techniciens et figurants. Certains jours, la cantine ambulante sert plus de 1000 personnes: au menu, 50 kilos de bacon, 1440 oeufs, au total près d'une tonne de nourriture et 70 kilomètres de papier alu pour emballer les plateaux-repas (véridique). Pour pouvoir mettre en boîte les invraisemblables quantités d'image nécessaire à la trilogie, cinq équipes filment simultanément: Jackson dirige l'équipe principale, celle avec les acteurs, mais grâce à la magie de la liaison satellite, il peut surveiller sur ses moniteurs les images engrangées par les quatre autres "units" (la deuxième équipe, l'équipe SFX, etc...). Quelque chose ne lui plaît pas, une suggestion à faire, hop! un coup de fil est passé à l'assistant qui se trouve sur place, et Jackson regarde les modifications apportées au cadre à 300 kilomètres de là.
Il est décidé que l'infâme Gollum, un Hobbit difforme et tourmenté, sera créé en images de synthèse. L'acteur anglais Andy Serkis lui prête sa voix et ses mouvements (Jackson a beaucoup foi en la "motion-capture"), ainsi que son visage dans les flash-backs, avant qu'il ne devienne le monstre qu'on connaît. New Line décide de garder le design du personnage le plus secret possible...jusqu'au jour où une image fait son apparition sur Internet. Il ne s'agit qu'un d'une modélisation en 3D non-texturée, mais elle révèle le look de Gollum. Et c'est là que la stratégie d'ouverture de New Line va payer. En effet, depuis le début, la compagnie a veillé à abreuver les fans en informations exclusives, en photos inédites, etc... Cette technique permet ainsi de juguler les envies de piratage, et lorsque New Line adresse un mot ferme aux sites qui hébergent la photo du monstre, les voilà le lendemain disparues des écrans "par respect pour Peter Jackson et le travail de Weta". A partir des images déjà tournées, les premières demo-reel sont montées. Les exploitants néo-zélandais en ont la primeur, et les échos sont dithyrambiques. Le film semble être sur la bonne voie. Le budget est poussé jusqu'à 270 millions de dollars pour que Jackson puisse pleinement satisfaire sa vision. Vient alors mars 2000 et ShoWest, le congrès des exploitants. Une mini bande-annonce agrémentée de making-of y est montrée: c'est l'extase dans la salle. New Line décide alors de montrer ce petit film de 1 min 30 sur le site officiel; remarquable de bout en bout, témoignant de l'ampleur du projet et de la beauté des images déjà mises en boîte, il fait sensation et récolte plus de 1,6 millions de clics en 24 heures. Record absolu. Les fans sont apaisés en voyant ces splendides images, la trogne de Gandalf, l'oeil noir de Boromir, une armée d'Orques à perte de vue...
Les rumeurs allaient bon train depuis plusieurs mois en ce qui concernait le choix du compositeur de la musique du film. Le nom de Wojciech Kilar avait été avancé, mais c'est finalement Howard Shore, l'homme derrière Se7en, Ed Wood, Esther Kahn et la plupart des Cronenberg. Etonnante décision de la part de Peter Jackson, Shore étant connu pour ses BOF principalement atmosphériques, l'anti-John Williams en quelque sorte. Sera-t-il en mesure de fournir le score épique et polyphonique qu'exige Le Seigneur des Anneaux? La réponse, à l'écoute du CD, est apparemment "Oui". La chanteuse irlandaise Enya, qui se mord encore les doigts d'avoir refusé le Titanic de Cameron, compose deux chansons pour le film destinées à se fondre à la bande-son sans interruption avec la musique de Shore. Ce dernier fait appel à de nombreuses voix pour étoffer sa BOF, notamment celle de Elizabeth Fraser des Cocteau Twins et un choeur entier de Maoris. Après le succès retentissant du teaser internet sorti en avril 2000, New Line lance en janvier de 2001 un nouveau teaser, celui-ci destiné aux salles de cinéma. Il montre quelques images de la trilogie, une réplique du film, et surtout un long plan final montrant les neuf membres de la Communauté de l'Anneau en train de franchir un col. Le trucage qui fait de Elijah Wood un Hobbit est absolument invisible. La photo est sombre, dense, riche et texturée. Les quelques choix de mise en scène qu'on peut deviner à travers le montage haché laissent imaginer un Peter Jackson fidèle à ses influences tirées du cinéma de genre et plus spécifiquement d'horreur. Tandis que la deuxième bande-annonce est en train d'être montée pour sortir sur les écrans fin mai, New Line organise un évènement médiatique immense lors du festival de Cannes. En plus d'une fête gigantesque sur les hauteurs de la ville dans un château décoré aux couleurs de la Terre du Milieu, en présence de la plupart des acteurs du film, New Line présente en exclusivité à quelques heureux élus 26 minutes de la trilogie. Au menu, un bref résumé de l'histoire, des images des Deux Tours et du Retour du Roi, et surtout un bloc de 16 minutes tiré de La Communauté de l'Anneau. Rien de moins que la séquence de la Moria dans sa quasi-integralité avec effets spéciaux finalisés et musique définitive. Il est difficile d'exprimer ce qu'ont ressenti ces quelques spectateurs sans tomber dans l'emphase; notons juste que les mots 'sublime', 'magique', 'majestueux', 'féerique', 'poétique', 'trépidant', 'émouvant', 'George Lucas doit chier dans son froc' et 'fabuleux' sont ceux qui reviennent le plus souvent. Le film semble intelligemment ficelé, fidèle à l'oeuvre de Tolkien, emballant dans sa mise en scène, solidement interprété et visuellement splendide. Jackson donne 150 interviews en trois jours. Le coup médiatique a fonctionné et aucun compte-rendu du Festival de Cannes n'exclue sa section spéciale consacrée au Seigneur des Anneaux. La campagne promotionnelle est définitivement lancée. Les tie-ins se multiplient: des jouets, des statuettes, des bustes, un partenariat avec Burger King, des répliques des accessoires, des rééditions du livre, un bouquin making-of, un guide illustré...Une troisième bande-annonce sort. Elle confirme bien que Jackson est resté fidèle à son style visuellement frappant. C'est un spectacle sans précédent qui s'annonce. A l'heure où j'écris ces lignes (le 1er décembre 2001), La Communauté de l'Anneau est fin prêt pour une sortie mondiale à partir du 19 décembre. Le film dure 2h58, générique compris, et a reçu une classification PG-13 aux Etats-Unis. Les premières critiques sont positives. La soirée de gala avec première projection officielle du film est prévue pour le 10 décembre à Londres. Le montage des Deux Tours et du Retour du Roi sont en cours. Sorties respectives le 18 décembre 2002 et le 17 décembre 2003. La sortie de La Communauté de l'Anneau marque la première étape dans l'aboutissement d'une longue épopée de plus de six ans pour Peter Jackson et son équipe. C'est de ce premier film que dépend le succès de ses suites. Si l'échec semble impossible, on peut en revanche se demander si la trilogie va s'inscrire dans la catégorie des 'succès immortels' dont font partie Titanic et Star Wars. C'est bien évidemment l'objectif de New Line, et la trilogie a le potentiel nécessaire. Mais quel que soit son succès au box-office, l'intérêt du film résidera dans l'intégrité artistique du projet, dans la vision et l'ambition de ses auteurs. C'est dans un pari financier, technique et artistique extraordinaire que s'est lancé Jackson. Espérons qu'il réussira. |
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