| |
|
|

ANG LEE
Le cœur à l’est, les yeux rivés sur le Far West. Ang Lee n’a jamais bien su tracer ses lignes de démarcations. Né à Taiwan, installé aux Etats-Unis, Lee enfouit les mains sous la terre, déracine les mythes de son enfance, dépoussière les blasons et parcourt le monde. D’est en ouest. Qu’il survole une forêt de bambous (Tigre et Dragon), cavale après les fantômes de la guerre de Sécession (Chevauchée avec le diable), cajole les sœurs délaissées de Jane Austen (Raison et sentiments) ou retient les pleurs de cow-boys un peu gauches (Le Secret de Brokeback Mountain), le globe-trotter s’invite dans les chambres et les cuisines pour recueillir quelques confidences.
Curieux de nature, Lee se familiarise avec les rituels et les non-dits de parfaits inconnus, les regarde se débattre, s’émanciper, disparaître dans le reflet d’un rétroviseur ou s’envoler dans les airs, sans pouvoir les arrêter.
 |
|
|

LE SECRET DE BROKEBACK MOUNTAIN
Insaisissable Ang Lee: des élans réprimés de Jane Austen au comic book trempé dans la mythologie grecque, des flingues du Far West aux lames de l’Orient, l’homme taille son chemin entre les genres, faiseur polymorphe et auteur à la sensibilité exacerbée. Le Secret de Brokeback Mountain brouille une fois de plus les pistes. Une histoire d’amour, mais entre deux hommes. Des garçons d’honneur perdus dans un no man’s land littéral (Brokeback Mountain, jardin d’éden caché à l’autre bout du monde), mais aussi temporel.
Cow-boys égarés dans les sixties, Jack et Ennis sont des figures anachroniques dont le récit, qui s’étale sur une vingtaine d’années, marie dans une équation équilibriste le décor de la Chevauchée avec le diable aux désordres sexuels 70’s de Ice Storm et aux carcans affectifs de Raison et sentiments. Un décalage né du refoulement - les désirs s’expriment à rebours ("J’suis pas gay", lancé peu après la première nuit ensemble), comme la rancœur (la dispute avec le beau-père) ou les dernières volontés.
 |
|
|

TIGRE ET DRAGON
Le succès mondial de Tigre et Dragon a suscité a posteriori des réactions très négatives. De nombreux fans des wu xian pian (films de sabre chinois) ont accusé le réalisateur taiwanais d'avoir succombé à l'exotisme chic et surtout d’avoir calibré la culture chinoise aux canons du public occidental. Un procès d'intention qui néglige justement l'objectif premier de Ang Lee: rendre un vibrant hommage au cinéma de son enfance et faire découvrir les racines de sa civilisation au plus grand nombre.
Avec son fidèle scénariste, James Schamus, il a donc tenté d'intégrer la tradition asiatique à une forme cinématographique légèrement américanisée. Il continue également de brasser les thèmes qui lui sont chers comme l'opposition entre les générations et la difficulté d'exprimer ses sentiments. Malgré des concessions légitimées par l'ambition du projet, le pari restait de taille. Entièrement tourné en mandarin avec des stars chinoises, préférant le récit initiatique à l'action pure, mettant en avant des personnages non manichéens traversés par le doute, Tigre et Dragon est une audacieuse tentative de western zen, à contre-courant des films à gros budget produits par Hollywood.
 |
|
|

HULK
On pouvait légitimement s'interroger sur le choix d’installer Ang Lee aux commandes de Hulk, le blockbuster le plus attendu de l’été, énième film de super-héros bénéficiant de moyens colossaux et de moult effets spéciaux. Le défi était d'envergure pour le réalisateur de Raison et sentiments et de Tigre et Dragon. Garder la maîtrise du projet malgré l'énormité du budget, s'approprier un symbole important de la (contre-)culture américaine et signer un long métrage divertissant mais profond et personnel.
Le pari est réussi. Hulk est un peu le "Windtalkers" des adaptations de comic books: un grand film malade, bancal même - notamment dans sa construction narrative -, mais en permanence traversé par les obsessions du cinéaste. Le film brasse les grands thèmes qu’affectionne Ang Lee: le récit initiatique, la transmission du savoir et l'enfermement sociétal. La créature Hulk sied parfaitement à l'univers de Lee. Il ne s’agit pas d’un héros bienveillant et positif, mais d’un homme qui subit son pouvoir comme une maladie honteuse même si, de son propre aveu, il aime ces brusques abcès de colères, ce stade régressif qui lui donne la possibilité d'exorciser ses blessures passées.
|
|
|