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CAFE LUMIERE


Après les néons et les ressassements engourdis, Millenium Mambo s'échouait dans une rue immaculée. Sous la neige, Vicky son héroïne fugitive levait les yeux sur des vieilles affiches de cinéma. Hou Hsiao-Hsien partait s'oxygéner au Japon et y découvrait, émerveillé, un boulevard hanté de souvenirs, une parenthèse ravie pour un dénouement en apesanteur. Café lumière en est le prolongement terrien, son envers sentimental et diurne.


Invité par le studio Shochiku à participer à l'hommage rendu à Yasujirô Ozu, Hou s'interroge sur les racines d'une oeuvre contemplative, aiguisée et sans apprêt, et se délecte d'une intrigue simple (et non simpliste) autour d'une jeune femme émancipée. Le déplacement n'est pas innocent. Hou ne se satisfait pas d'un exercice de style appliqué, il confronte ses obsessions à un pays et à une langue qui lui sont étrangers. La trame et l'acoustique sont pourtant familières.



HOU HSIAO-HSIEN


Certains le prétendent figé, impassible, d'autres collet monté pour ne pas dire asphyxiant, mais son art, ample et philanthrope, est loin d'être aussi cloisonné qu'on ne le pense. Hou Hsiao-Hsien, lame de fond à lui tout seul, a fait déferler sur les festivals cette méconnue Nouvelle Vague taiwanaise, aux côtés d'Edward Yang (Yi Yi), son brillant comparse resté trop longtemps dans l'ombre. En 1989, un Lion d'or à Venise (La Cité des douleurs) ranime une île de beauté engourdie et secouée d'intenses mutations, à l'image du cinéma de Hou Hsiao-Hsien, qui a opéré une révolution formelle sidérante, du naturalisme des Garçons de Fengkui à la sophistication d'un Millenium Mambo.


Ecartelé entre deux pays, deux nationalités, l'homme (avant l'esthète) a connu plusieurs mues: une enfance buissonnière entre Hsinchu et Fengshan, une adolescence bagarreuse, un rendez-vous manqué avec l'université, un service militaire monacal, et l'éclosion inattendue d'une vocation artistique. 1947: Hou Hsiao-Hsien naît à Canton en Chine. La fin de l'occupation japonaise a ravivé les tensions entre le Guomindang de Tchang Kaï-Chek et le parti tout-puissant de Mao Tse-Tung. Nationalistes et communistes s'entre-déchirent dans une guerre civile de quatre ans, qui se conclut en 1949 par l'exil forcé de Tchang à Taiwan, et celui de plus d'un million et demi d'apeurés.



LE MYSTERE OZU


Cité en modèle par de nombreux cinéastes (Wim Wenders, Aki Kaurismäki), Yasujirô Ozu reste un metteur en scène relativement méconnu pour le spectateur occidental. Affublé à tort d'une réputation d'extrême lenteur, son cinéma simple et émouvant a pourtant une dimension universelle et intemporelle. Quiconque découvre aujourd'hui Voyage à Tokyo, sans doute son chef-d'oeuvre, est frappé par la modernité du regard d'Ozu et son infinie délicatesse pour évoquer des sujets aussi difficiles que la vieillesse ou la mort. Pour fêter le centenaire de sa naissance, Hou Hsiao-Hsien lui a rendu un bel hommage avec Café lumière. Retour sur un cinéaste hors norme, expert pour décrire les fêlures humaines.


De Yasujirô Ozu, le grand public ne connaît finalement que la partie émergée de l'iceberg, principalement ses derniers films, les plus sereins et stricts sur le plan de la mise en scène, et ignore la première partie de sa filmographie, celle d'avant l'avènement du cinéma parlant. Pour bien comprendre l'impact du cinéma d'Ozu sur les réalisateurs contemporains, il faut en effet revenir aux origines de son parcours et saisir sa démarche artistique. Plus que tout autre réalisateur, il n'aura de cesse d'épurer son style, de revenir à la matière essentielle, les acteurs et le scénario, de débarrasser sa mise en scène de tout effet superflu.



MILLENIUM MAMBO


Millennium Mambo est le plus beau DVD de l'année, une splendeur visuelle hypnotique et sensuelle. Hou Hsiao Hsien le réalisateur des ensorcelantes Fleurs de Shanghai plonge sa caméra virtuose dans la faune des nuits taiwanaises et suit les amours, les battements de cœur de Vicky, jeune femme enfant trop belle pour être paisible. Elle papillonne la nuit et se brûle les ailes à la pâleur bleutée des néons des discothèques, sous le regard du DJ jaloux, Hao-Hao, et de l'homme mûr protecteur, Mr Kao. Hou Hsiao-Hsien ne cherche pas à tisser une intrigue pleine de rebondissements, à démontrer quelque chose ni même à émouvoir.


Il filme la vie, la jeunesse éperdue d'une jeune femme en de longs plan-séquences somptueux, divinement éclairés par Mark Lee-Ping, le chef opérateur de In The Mood For Love ou de A la verticale de L'été. Il ne filme pas une progression, une histoire, mais les états d'âme et les errements de cette jeune fille entre deux âges, entre deux hommes, le moment éphémère de la vie ou tout se joue: la perte de l'innocence, l'entrée dans l'âge adulte.



GOODBYE SOUTH, GOODBYE


Languissant, hypnotique, superficiel ou étouffant, les mêmes qualificatifs sont recyclés au hasard pour décrire le cinéma de Hou Hsiao-Hsien. Une réalisation esthétisante pour un scénario dénué d’intérêt; le principal reproche fait à ses longs métrages n’a guère évolué en six ans. Tableau désabusé du confort moderne, Goodbye South, Goodbye hérissera les amateurs de beaux récits bien emboîtés. Trame dérisoire et personnages impalpables: le film ne s’embarrasse d’aucun ressort dramatique et passe en revue une succession de moments creux.


Constamment déçue, l’action se limite à des réunions anodines, court-circuitées par quelques ballades motorisées. Or cette absence de jalons textuels n’est ni indifférence ni aveu de paresse. Simplement un rapport au temps et une approche narrative biaisés, visant moins l’efficacité du montage que la fixation d’un instant. Le cœur de Goodbye South, Goodbye ne se situe pas dans les mots – pures banalités -, mais dans le dénivellement de l’espace et la restitution d’une humeur passagère.



 
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