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Pocahontas et l'autre monde
documentaire




Mythes indissociables de l’Amérique, les liaisons orageuses et la destinée exceptionnelle de Pocahontas ont passionné plus d’un historien. Avec Le Nouveau Monde, Terrence Malick s’intéresse moins au symbole controversé qu’à la nature enfantine d’une princesse au cœur pur, qui trahit son peuple par amour pour un étranger. Pocahontas ne ravive pas seulement le mythe du "bon sauvage", elle fait l’objet d’une vraie fascination poétique et littéraire. Princesse jalousée, déchirée entre deux familles, témoin de l’effondrement d’une civilisation, mariée à un Blanc, accueillie à bras ouverts par la haute société londonienne, elle inspire à la fois le respect et la suspicion. Elle est la médiatrice d’une union fraternelle et métissée, mais aussi l’instrument docile d’une colonisation meurtrière.


JAMESTOWN ET LES PREMIERS COLONS

1607, baie de Chesapeake, au Nord de l’Amérique. Trois navires, le Discovery, le Godspeed et le Susan Constant, touchent enfin terre après quatre mois de traversée. L’équipage, composé d’une centaine d’hommes, fonde la première colonie anglaise permanente, baptisée Jamestown, du nom de leur roi, James Ier (ou Jacques Ier, fils de Marie Stuart). Financée par la London Virginia Company, l’expédition a un intérêt moins humaniste que marchand. Les colons ont soif d’or et de prospérité, mais ne se doutent pas des conditions de vie qui les attendent. Jamestown est un bourbier. L’hostilité des indigènes, les Algonquins, la famine, l’insalubrité et la dysenterie déciment la colonie. A la fin de l’année, c’est la désolation, un colon sur deux n’a pas survécu. Mais d’autres navires font route vers Jamestown. A leur bord: des entrepreneurs, des fermiers, des aristocrates, des audacieux, mais aussi des forçats qu’on envoie, au pire à la mort, au mieux au renouvellement de la main-d’œuvre. Près de cinq mille voyageurs feront le déplacement en vingt ans. L’aventurier John Smith, tête brûlée en mal d’exotisme et de nouveaux exploits, fait partie de ces pionniers. Arrêté pour mutinerie par le capitaine du Susan Constant, Christopher Newport, il échappe de peu à la pendaison grâce à un mandat secret, décacheté tantôt. Pour gouverner la colonie, un système de présidence tournante est instauré. L’élu sera assisté par sept conseillers désignés par le roi en personne. John Smith, dépêché par la Virginia Company, figure sur la liste.


JOHN SMITH, UN AFFABULATEUR?

Le mythe de Pocahontas naît peut-être d’un malentendu. A Jamestown, les présidences se succèdent, au rythme des désistements et des indispositions. Partis en expédition près de la rivière Chickahominy, John Smith et ses hommes essuient les assauts d’Algonquins inquiets de la mainmise territoriale des colons. Présenté au tout-puissant Wahunsunacock (surnommé "Powhatan" par les Anglais, d’après le nom du village qu’il occupe), roi qui régit une trentaine de tribus, Smith est le seul survivant du guet-apens et devient le héros d’un étrange rituel. Entouré de sorciers qui lui prêtent des pouvoirs occultes et nuisibles, l’imprudent ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’une petite fille, âgée d’une dizaine d’années (13 ans tout au plus), qui s’interpose entre ses bourreaux et lui. Le miraculé reste en captivité pendant un mois, mais la peine lui paraît bien dérisoire. Powhatan fait de lui un subordonné respecté et Smith noue amitié avec sa bienfaitrice. Universitaires et biographes se sont longtemps chamaillés sur la véracité des faits. La polémique éclate au 19ème siècle. Le récit de Pocahontas vient des rapports de John Smith, elliptiques et peu rigoureux. La structure est inégale, les paragraphes se contredisent, les chiffres sont parfois fantaisistes. Certains mettent en lumière la crédulité et l’emphase de l’auteur, ainsi que sa méconnaissance des cérémonies indiennes. S’agissait-il d’un vrai rite sanguinaire? Pocahontas a-t-elle vraiment voulu sauver un ennemi potentiel? Smith a-t-il idéalisé sa relation avec elle? L’aventurier présente d’abord Powhatan comme une autorité charismatique, sans mentionner l’épisode de la mise à mort ni un quelconque sauvetage.


LES NOCES FUNEBRES

Ce n’est qu’après les décès de Pocahontas et de son époux, l’officier John Rolfe, que John Smith reviendra en détails sur des aspects plus spectaculaires de sa captivité. Ses publications, New England Trials (1622) et notamment The Generall Historie (1624) semblent développer des passages tronqués de The Proceedings of the English Colony in Virginia, A Map of Virginia (1612) ou encore A True Relation (1608), qui s’attachait davantage à décrire la culture indienne (le compte-rendu du séjour chez Powhatan se résume à trois lignes). Réputé arrogant et phraseur, Smith aurait ainsi voulu profiter de l’immense popularité de Pocahontas pour se vanter d’une relation privilégiée. Mais les défenseurs de Smith, nombreux, et aussi pointilleux, n’en démordent pas. Les motifs du sauvetage, quels qu’ils soient, n’ont jamais remis en cause l’existence d’une sympathie entre le voyageur insatiable et la fille préférée de Powhatan. La première rencontre, romantique à souhait, marque durablement les esprits et intensifie l’éclat de la légende. Des faits avérés parlent en faveur de Smith: après son retour dans le campement, une paix fragile s’installe entre les Anglais et les Indiens, Powhatan vient en aide aux colons dans l’attente de leur départ et Pocahontas leur rend fréquemment visite avec des vivres et des fourrures. Smith prend la tête de la colonie en 1608 et rétablit un semblant d’ordre, miné par la privations et les ressentiments. En 1609, blessé à la jambe par l’explosion d’un baril de poudre, Smith retourne en Angleterre se faire soigner. Il ne reviendra jamais. Jamestown retombe dans l’anarchie.


POCAHONTAS, PRINCESSE DECHUE

"Pocahontas" ("fillette espiègle" en langue powhatan) n’est qu’un sobriquet lié à l’enfance. L’ambassadrice de "l’autre monde" se prénomme en réalité Matoaka. Une ambassadrice à deux visages, dont le rôle est sujet à controverse. Aux yeux des colons, elle est une adolescente intrépide, confidente de Smith, qui n’hésite pas à braver les interdictions pour subvenir à leurs besoins. En 1608, elle aurait prévenu les Anglais d’une attaque des Algonquins. D’autres y voient une stratégie de Powhatan pour garder un œil sur le fort. Pocahontas servirait à la fois de médiatrice et d’espionne. Pour les deux partis, elle est une alliée de choix. Quelque temps après le départ de Smith, la jeune fille se serait mariée à un membre de sa tribu, Kocoum. En 1612, elle est trahie par deux Indiens potomacks. Leur chef, Japasaws, qui revendique son indépendance face à Powhatan, la vend au capitaine Samuel Argall. Sir Thomas Gate, gouverneur de Jamestown depuis 1611, est sommé de rappeler les indigènes à l’ordre. Il emploie la ruse pour massacrer tout réfractaire à la colonisation. Le temps n’est plus au troc et à la courtoisie, John Ratcliffe, leader blanc, a été torturé à mort par l’une des tribus de Powhatan. L’enlèvement de Pocahontas est un moyen supplémentaire pour faire pression sur son père. Le chantage vise la libération des prisonniers anglais, la confiscation des armes détenues par les Indiens, ainsi qu’une aide matérielle et compensatoire. Confiée à Sir Thomas Dale, la captive rejoint le campement d’Henrico. Powhatan s’inquiète pour sa cadette, mais Pocahontas est traitée avec déférence et jouit d’une relative liberté.


REBECCA, SAUVAGEONNE APPRIVOISEE

La demande de rançon entraîne de nouvelles dissensions, mais les Anglais ont un projet plus extravagant. Jamestown n’a rien d’un paradis terrestre, les colons s’épuisent dans une guerre sans issue et ne trouvent plus d’arguments pour attirer les entrepreneurs. Un mariage pourrait sauver la situation. En apprenant l’anglais, en vivant selon les règles de bienséance occidentales, en renonçant à son peuple et à sa "sauvagerie", Pocahontas est devenue un modèle d’intégration, un évident manifeste pour la colonisation. Entre en scène John Rolfe, officier veuf, qui a perdu femme et nouveau-né lors d’une escale, alors que le couple s’acheminait vers Jamestown. En 1609, le navire Sea Venture manque de sombrer. Rolfe n’arrive dans la colonie qu’en 1610, après l’édification de nouveaux bateaux. Avec lui renaît l’espoir d’un commerce florissant, la plantation de tabac. Celui des Indiens écœure, celui de Rolfe, importé des comptoirs espagnols, séduit et devient un produit recherché à Londres. Les Anglais trouvent de quoi renflouer leurs caisses. Installé à Varina Farms, le long du fleuve James, Rolfe s’intéresse à son tour à la princesse déchue, mais très appréciée. Il en tombe amoureux. Homme pieux et scrupuleux, il consulte Powhatan et le gouverneur Thomas Dale, avant de demander en mariage Pocahontas. Mais la païenne doit d’abord se convertir à la religion chrétienne et être baptisée. Le 5 avril 1614, Pocahontas devient Rebecca Rolfe. Le choix de "Rebecca" n’est pas innocent. Dans l’Ancien Testament, Rebecca est louée pour sa beauté et donne naissance à des jumeaux. Porteur d’espoir et de paix sociale, le mariage réunit deux peuples. Le symbole est on ne peut plus éloquent.


DERNIERE TRAVERSEE

Pocahontas donne bientôt naissance à un fils, Thomas. Les deux armées taisent leurs rancœurs, provisoirement. La trêve dure huit ans. Les Rolfe sont reçus à la Cour d’Angleterre en 1616, Pocahontas est présentée à Jacques Ier. Quelques Indiens de la tribu de Powhatan ont, eux aussi, fait le déplacement. La publicité en faveur des colons et du Nouveau Monde atteint son apogée. C’est durant son séjour à Brentford que l’épouse choyée revoit un vieil ami laissé pour mort, John Smith. Gagnée par une vive émotion, Pocahontas se serait caché le visage pour ne rien laisser paraître de son trouble. Les lecteurs de Smith y voient une preuve d’amour supplémentaire, les autres lui opposent l’embarras, ou le désintérêt mêlé de colère de la jeune femme. Pocahontas ne survit pas longtemps à ces retrouvailles. Elle meurt à 22 ans d’une tuberculose ou d’une pneumonie, avant même de regagner la Virginie. Sa dépouille repose à Gravesend. Pocahontas appartient désormais aux croyances populaires – le mythe se disperse, les fictions enjolivées rivalisent de subterfuges –, mais on lui reproche d’être avant tout un mythe blanc, destiné aux fantasmes occidentaux. Les fiançailles symboliques de l’aventurier et de son "envoyée des dieux" inspirent les arts, mais aussi la religion et la politique. Pocahontas semble exalter la noblesse et la supériorité de la culture blanche. Elle sauve un Blanc de la barbarie des indigènes. En remerciement, elle est rééduquée par un Blanc. L’adaptation policée (et surtout ratée) du mythe par Disney entérine cette vision simpliste de la colonisation.


LA FIN D’UNE LIAISON

Au fil du temps et des représentations picturales, Pocahontas a vu ses traits s’occidentaliser, sa peau mate se décolorer. L’écrivain John Davis serait l’un des premiers à se réapproprier le mythe. Ses romans datés de la fin du 18ème siècle prêtent à la jeune femme une identité vertueuse, mais épurée. L’Indienne convertie ne garde aucune trace de sa culture ou de ses origines. Son histoire n’est plus synonyme de renaissance et d’échange. Au contraire, la disparition de Pocahontas signe la fin d’un rêve égalitaire. D’autres dramaturges récupèrent son image pour justifier l’écrasement du Sud, gangrené par l’esclavage, pendant la Guerre de Sécession. Ecarté de la légende, John Rolfe poursuit son ascension sociale au sein de la colonie de Jamestown. Membre du Conseil, il siège également à la première assemblée législative de Virginie. Il se remarie avec la fille du capitaine William Pierce qui lui donne une fille, Elizabeth. Opechancanough a, entre-temps, pris la succession de son frère Powhatan. Les promesses de loyauté et de reconnaissance mutuelle s’envolent définitivement en 1622. Par vengeance, Opechancanough ordonne le massacre de plus de 350 colons. La réponse des Anglais est immédiate, le prétexte est tout trouvé pour se débarrasser définitivement des Indiens. L’assimilation est désormais impossible. Rolfe meurt la même année, peut-être des suites d’une longue maladie. Dans Le Nouveau Monde de Terrence Malick, le nom de Pocahontas n’est jamais cité. L'héroïne du cinéaste n'appartient à personne, elle porte en elle l'amour, le deuil et les rêves brisés d'un monde balbutiant.





QUELQUES LIENS :

http://www.apva.org/jr.html
http://www.virginiaplaces.org/nativeamerican/index.html



 
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