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Wong Kar-Wai:
douces melodies et reveries fragiles
musique




On reconnaît souvent le talent d’un grand cinéaste à sa capacité à créer des environnements sonores à la mesure de son imaginaire visuel. Stanley Kubrick, David Lynch, Martin Scorsese, François Truffaut, Federico Fellini et tant d’autres - la liste serait longue mais non exhaustive - ont marqué la mémoire du cinéma par leur savante utilisation de la musique. Wong Kar-Wai fait partie intégrante de cette caste. Non seulement l’auteur de 2046 est un formaliste génial, mais il accompagne ses créations esthétiques d’une bande-son enivrante, et transforme une plate musique de film en fragrance envoûtante.


FANTASMES OPIACES

Pour qui accepte de plonger dans un océan sensoriel unique, les films de Wong Kar-Wai ont les effets d’une drogue puissante qui transporte le spectateur dans un dédale de sensations d’une infinie beauté. La musique participe grandement à cette expérience d’immersion, rare dans le cinéma contemporain. Dès Nos Années sauvages son second long métrage, Wong a su trouver le contrepoint musical parfait à ses images incandescentes par le choix d’une bande-son hétéroclite qui vient renforcer la nostalgie éprouvée par les personnages ou, au contraire, accentuer la courte euphorie de la passion amoureuse. California Dreamin', Perfidia, Quizas, Quizas, Quizas…, l’énoncé des titres suffit à comprendre le but recherché par Wong. Au-delà du choix des morceaux, il y a bien sûr leurs utilisations magistrales. De son propre aveu, Martin Scorsese s’est difficilement remis des refrains audacieux de Wong Kar-Wai dans Chungking Express. A chaque apparition de Faye Wong et Tony Leung dans le champ de la caméra, résonne le California Dreamin' de The Mamas & The Papas. Par sa répétition, ce tube magique des années soixante crée un lien sentimental entre les personnages, sans l’aide de longs tunnels de dialogues ou d’œillades prononcées, et annonce le désenchantement à venir, le départ de la belle pour l’Amérique. La démarche féline de Leon Lai dans Les Anges déchus est également sublimée par le trip-hop, comme guidé par celui-ci. La bossa nova de Xavier Cugat (Nos Années sauvages), le tango d’Astor Piazzolla (Happy Together) ou encore le thème lancinant de Michael Galasso (In the Mood for Love) ont la même fonction hypnotique. Ils révèlent une atmosphère de spleen sensuel et langoureux, diffusent une sombre mélancolie, motif central de l’œuvre du maître hong-kongais.


PARADES FLORALES

Homme de son temps, Wong Kar-Wai est naturellement un grand consommateur de musique. Il éprouve une sincère admiration pour le groupe Radiohead ou encore l’architecte hip hop DJ Shadow. Il a d’ailleurs signé pour ce dernier le sublime clip vidéo de Six Days (avec le couple Chang Chen - Danielle Graham). Pourtant, ses bande-sons font le plus souvent appel au spectre sonore des années soixante afin de coller au mieux au "mood" de son univers. Il ne faut pas attendre du cinéaste originaire de Shanghai une banale partition compilant des morceaux dans l’air du temps, ou une simple musique illustrative jouée au synthétiseur comme dans la plupart des productions hong-kongaises. A l’exception des compositions d’As Tears Go By et des Cendres du temps, Wong a toujours déniché des perles du patrimoine musical mondial. Parfois, le hasard est à l’origine de son travail. Ainsi, alors qu’il recherche des tangos enfiévrés dans les bacs d’un disquaire argentin, il tombe sur un vieil album de Frank Zappa. Coup de foudre immédiat et surtout découverte d’un parfait complément aux tristes sonorités d’Astor Piazzolla. Chunga’s Revenge et I Have Been in You rythmeront les élans du cœur des deux héros de Happy Together, un titre en hommage à la mythique chanson des Turtles. Il reprendra l’idée de la chanson-titre pour son long métrage le plus célèbre, In the Mood for Love. Et si le timbre de Bryan Ferry n’est jamais utilisé dans le film, cette magnifique expression distille la sensualité de la musique du dandy anglais. Et l’on regrette amèrement que l’ami Wong n’ait pu mettre en scène le second segment initialement prévu de Nos Années sauvages, une descente dans l’enfer du jeu qui devait être bercée par la pop des Beatles.


JEU DE L’OIE

La bande originale de 2046 marque une nouvelle évolution, déjà amorcée par celle d’In the Mood for Love qui utilisait le thème composé par Shigeru Umebayashi du film de Seijin Suzuki, Yumeji. On se souvient aussi de la scène de masturbation féminine jouée par Michelle Reis dans Les Anges déchus, accompagnée par la chanson Speak My Language de Laurie Anderson, auparavant entendue dans Si loin, si proche de Wim Wenders. Wong délivre un véritable jeu de piste musical sur fond de cinéphilie. Aux standards occidentaux de Nat King Cole, Dean Martin s’ajoutent de la musique d’opéra (Casta Diva de Norma) et surtout des reprises de musiques de films qui l’ont ému. Rencontré lors d’un festival, Peer Raben, le compositeur attitré des longs métrages du réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder, signe deux versions envoûtantes de ses œuvres passées. L’ironique Sisyphos at Work (le scénario de 2046 a connu un accouchement aussi difficile que les romans écrits par le héros dans le film) seconde la fièvre créatrice dans laquelle est plongé Chow Mo Wan, alors que Dark Chariot accompagne les images d’archives des révoltes étudiantes des années soixante. Fassbinder n’est pas le seul cinéaste convoqué. Dès le générique retentit en effet le thème de Tu ne tueras point de Kryzstof Kieslowski alors que plus tard dans le récit, la musique composée par Georges Delerue pour Vivement dimanche de François Truffaut vient sonner le glas de la douloureuse relation de l’écrivain raté avec la sublime Bai Ling. Wong Kar-Wai pratique enfin l’art de l’auto-citation. Pour établir un pont avec Nos Années sauvages et rendre un hommage pudique à son ami Leslie Cheung décédé, il réutilise la divine bossa nova de Xavier Cugat. La boucle prend fin. Avec 2046, le réalisateur a clos un cycle. The Lady from Shanghai lui permettra peut-être d’expérimenter de nouvelles formes musicales.





QUELQUES LIENS :

http://www.filmdeculte.com/dossier/wongkarwai/index.php
http://www.ocean-films.com/2046/musique.htm



 
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