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A LA POURSUITE DU REEL


FilmDeCulte passe six mois de cinéma du réel à la loupe: les errements du genre, les tendances lourdes, les expériences radicales. Et rattrape du même coup son retard critique.




PROPAGANDISME

De façon assez inattendue, la reconnaissance publique du genre documentaire au Festival de Cannes 2004 ne lui a pas fait que du bien. Si le "retour" (n’exagérons rien) du sens politique au grand raout palmé a pu en émoustiller d’aucuns, on ne compte plus, depuis, les fame petitor, impatients de gloire et convoiteux de renom (s’en référer aux récents The Corporation et autres Yes Men de bas étage). Laudis avarus en chef, dont les hautes vertus cherchent à gagner notre estime en vainquant sans péril: Naomi Klein. Avec l’aide de son comparse Avi Lewis, dame No Logo cosigne The Take, aspirant pamphlet filmique. Dans le nouveau modèle cinématographique de gestion de crise qu’est devenue l’Argentine contemporaine (qu’au passage on risque d’user, à force de n’y voir que déliquescence économico-politique et renouveau semi-foireux du souffle social), Klein cherche vainement à atteindre à son tour la température (fahrenheit CAC 40?) à laquelle s’enflamment les idéaux. L’assomption de la prêtresse des opprimés globalisés y suit donc son chemin de croix balisé: complaisante autocritique dans un premier temps; puis recherche de bonne action, galantisant un certain scoutisme des consciences tièdes; célébration sans finesse ni grand effort cérébral de l’inventivité des masses; tout cela pour finir, mini-Golgotha (un Golgo-talus, tout au plus) franchi, en une auto-célébration à la limite du dolorisme.


Non contente de salir l’image de ses sujets par le triste truchement de l’un des pires travaux de photographie de l’année en cours, Klein se veut de tous les plans à portée dramatique, rêvant d’inscrire sa démarche de belle âme à l’image - et par conséquent, espère-t-elle, dans l’Histoire (du militantisme?... sûrement pas). Il faut la voir se faufiler bord cadre, afin d’y violer le champ de l’homme narrant sa détresse, les yeux embués. Il faut sentir son excitation quasi-enfantine (du biscuit, enfin!) lorsque les forces de l’ordre se décident à charger. Il faut l’entendre écraser de son "je" tonitruant et fier, le bel et ardent "nous" communautaire. Il y avait pourtant tant à faire, tant à dire, sur l’idéal concrétisé de l’autogestion en coopérative des entreprises. Un historique, d’abord: il eut suffit de dépoussiérer les Camarades de Marin Karmitz qui, dès 1969, montrait en un court et éloquent documentaire argentin, la validité d’une telle pratique de l’utopie au quotidien. Et puis laisser libre court à l’humain, au brut, à la simplicité ensuite. Ou encore miser sur l’impétuosité des tripes, donner champ à la seule violence des images, à la manière d’un Sauper (voir plus bas). Même l’ironie un brin populo moorienne (à côté de laquelle Klein, qui pourtant la revendique, passe totalement) eut pu tourner à plein. Faire du documentaire, en somme - l’antonyme de propagande, rappelons-le. Beaucoup de choses, donc, plutôt que cette exhibition indigne de chevilles crânement bombées.


MILITANTISME

En France aussi l’on court après un modèle, en matière de documentaire engagé. Mais celui-ci, Pierre Carles pour ne pas le nommer, a le mérite d’être aussi peu populaire que saisissable. Encore étiqueté trublion énervant depuis la période Pas vu pas pris, Carles est pourtant en instance de prendre le large sur ses contemporains, ainsi qu’en témoigne le surprenant Ni vieux ni traîtres. En attendant ses Uppercut et autres Volem rien foutre al païs, qui tardent à aboutir, 2005 nous a en tout cas donné l’occasion de nous mettre l'une de ses manifestations ataviques sous la dent, en la personne de La Carotte et le bâton de Stéphane Arnoux. Si la parenté avec l’auteur d’Attention danger travail saute aux yeux, le générique prouve qu’il ne s’agit aucunement d’une coïncidence, Carles ayant joué avec sérieux son rôle de conseiller au montage. En résulte un film efficace, plus proche du reportage que du documentaire, tenant fort difficilement le choc face à son frère de sang Chats perchés (même période, même couleur politique). Cri de rage sociale, qu’on pressent autrement plus sincère que celui, calibré et glorifié, de Naomi Klein, le métrage d’Arnoux a des allures de condensé d’actualité, là où le petit chef-d’œuvre décomplexé et faussement mineur de Marker s’affichait en journal de bord. Toute dimension intime et/ou poétique évacuée, La Carotte et le bâton se perd hélas dans l’éphémère incandescence d’une actualité sans cesse en fuite. Infoutu de saisir l’air du temps autrement que dans sa dimension volatile, passagère, le film ne vaut donc que comme arme de guerre politique, condensé de faits, rapport circonstancié, plutôt que comme témoignage - et moins encore comme œuvre d’art. De la (bonne) télévision sur grand écran, en somme, plus proche, finalement et paradoxalement, des travaux de Philippe Harel et Denis Robert, que du Pierre Carles dont elle se réclame.


PRAGMATISME

Pour autant, le documentaire activiste n’a pas poussé son dernier souffle. On l’a vu à des échelles diverses. La plus flagrante, d’abord, avec le phénomène de l’année en matière de documentaire, le joliment nommé Cauchemar de Darwin. Programmatique dès son titre, l’acéré film de Hubert Sauper, au-delà du petit miracle commercial, désormais régulier depuis Etre et avoir, a parfaitement rempli son office citoyenne. Mobilisation alter limite caricaturale de salle en salle, appels au boycott (parfois sans grand discernement), influence au-delà de l’enceinte des cinémas, pain béni pour les circuits indépendants comme Utopia: "Le film est arrivé à un moment où, référendum oblige, on s'interroge beaucoup sur la politique, sur les conséquences de la mondialisation et les rapports Nord-Sud", lisait-on dans Télérama en mai dernier. Un enthousiasme pondéré, dans le même article, par un Hubert Sauper méfiant: "Bien sûr, je suis heureux que mon film fasse travailler les cerveaux. […] J'aurais pu réaliser exactement le même documentaire dans n'importe quel pays pauvre, avec n'importe quelle ressource naturelle: en Angola avec le pétrole, en Sierra Leone avec les diamants, ou au Honduras avec les bananes. Si je faisais ces films, est-ce que les gens boycotteraient le pétrole, les diamants ou les bananes? Et après?" N’empêche. Quiconque croit un tant soit peu en les forces d’influences croisées du cinéma et de la société qui l’accueille, ne peut que se réjouir de cette porosité bienvenue, même si pas toujours adroite. D’autant que la démarche filmique de Sauper est à des lieues des putasseries à la Klein. Filmé sans chantage à l’émotion, jouant sur ses couleurs aux contrastes affirmés, Le Cauchemar de Darwin fonctionne et sa fureur âpre est communicative. Les esprits chagrins regretteront sans doute quelques artifices de dramatisation pas forcément nécessaires (voir l’ouverture insecticide) - on leur donnera raison sans en faire une montagne.


FORMALISME

Pour qui cependant chercherait de quoi combler des aspirations plus pointues, on trouvera matière à, et ce des deux côtés de l’Atlantique. Sortis sur une combinaison de salles autrement plus confidentielle, The Weather Underground, de Sam Green et Bill Siegel, et Pour mémoire (la forge) , inédit du regretté Jean-Daniel Pollet, sont deux documentaires précieux, mais résolument incompatibles: valeur historique de l’un, revendiquant sa qualité de document, versus valeur quasi-diachronique pour l’autre, poétisation d’un réel disparu. D’un côté, donc, la remise en lumière d’un champ méconnu de l’Histoire, par found footage d’époque, témoignages au présent et commentaires off précis interposés. De l’autre, mise en scène plastique du geste humain et de l’art qui par lui s’exprime, ainsi que de son anagogie lyrique connexe. Deux conceptions abouties du documentaire, héritières par ou malgré elles de vieux antagonismes artistiques: qui façonne le réel? Est-ce l’archiviste, qui compile les faits et les classe méticuleusement, comme l’entomologiste épingle les cadavres de lépidoptères? Ou bien l’esthète, composant son cadre avec un souci d’harmonie, réinterprétant le réel jusqu’à faire du pied au gongorisme? La réponse n’est pas entre les deux, comme la facilité pourrait le laisser penser, mais dans la cohérence des démarches. Que l’on taxe de maniérisme, sinon d’euphuisme, la grandiloquence des textes de Pour mémoire, et l’on n’aura sans doute pas tort. Si toutefois l’on pense ce formalisme (esthétique itou, dans un jeu constant sur les silhouettes, la fragmentation des corps, le protéiforme ou encore l’alternance noir & blanc / couleurs) dans la continuité de la geste du cinéaste Pollet (songeons au toujours ébaubissant Ordre, 1973 et increvable), on en saisit mieux la portée. Même si on n’est pas obligé d’en épouser la potentielle lourdeur. De même, qui se plaindrait de la clarté quasi-scolaire de The Weather Underground, n’aurait pas saisi les ponts avec une certaine actualité de l’engagement politique, qu’entraîne un tel retour sur images oubliées.


JUSQU'AU-MUTISME

Les plus fines bouches, enfin, ont aussi eu de quoi se régaler avec deux petits chefs-d’œuvre, dans le sens le moins galvaudé du terme, d’un certain cinéma documentaire taiseux et à hauteur d’homme. La Peau trouée, tout d’abord, surprise du chef de la Collection Décadrage, dont les deux premiers amuse-gueules nous avaient pourtant laissé un goût infect sur la langue. Gestion des priorités oblige, nous étions donc passés à côté de l’inespéré miracle signé Julien Samani, et déjà triplement récompensé (Grand prix à Brive, Prix de la première œuvre à Nyon, Grand prix du documentaire à Belfort… continuez d’en jeter, c’est mérité). Une erreur qu’il est grand temps de réparer, en rendant à La Peau trouée la place qu’elle mérite, à savoir celle de plus beau premier film de l’année en cours. Avec une patience et une méticulosité ascétique, Samani capte, en 59 minutes brutes et sauvages, la beauté d’un geste en voie de disparition, celui de la pêche aux requins. Convoquant un primitivisme esthétique en accord avec celui de la pratique ancestrale ci-accomplie sans état d’âme, clopes sur clopes coincés dans des becs burinés et bottes au caoutchouc souillé d’hémoglobine marine, Samani bluffe par ce coup d’essai risqué et rude, mais pas rogue. Dans sa dimension de paléontologie du présent (et ce n’est pas qu’une formule), La Peau trouée épate par son jusqu’au-mutisme revêche, mais ravit tout autant par sa propension au sublime. Une découverte majeure, magnifiée par le Winterreise – Auf dem fluss de Schubert, qu’il conviendra de garder précieusement en vue.


Du deuxième opus de la série des Profils paysans du briscard Raymond Depardon, oeuvrant également dans la catégorie sonore mais muette, on n’attendait pas pareille exigence apothéotique. Qui connaît un peu les travaux du photographe-cinéaste sait l’homme doué. On ne l’imaginait toutefois pas capable d’autant. Son Profils paysans, chapitre 2 - Le Quotidien s’inscrit en effet d’emblée dans la galaxie très select des démarches documentaires instantanément exemplaires. Travail de fond et de longue haleine sur un thème difficile et sans attrait immédiat (la fin d’une certaine ruralité quasi-préhistorique), ce second opus nous laisse cois d'extase. Alors que le bien nommé premier volet, L’Approche, pêchait par ses inconstances tâtonnantes, Le Quotidien adopte une lenteur de croisière toujours précautionneuse, mais assurée. Qui avait pu comparer le gouffre séparant le trop roublard 1974, une partie de campagne de la simplicité sans concession de 10ème chambre, instants d’audiences, sentait déjà poindre une étape nouvelle dans la carrière cinématographique de Depardon. Audacieux et radical, Le Quotidien en est un premier achèvement: dilatation du temps, composition minutieuse de l’espace nécessaire aux hommes pour habiter le cadre (et non l’inverse), résistance à la tentation picturale pour avant tout s’en tenir aux êtres… Irréprochable formellement, le film se permet même de pousser la réflexion vers des terres d’abyme que L’Approche aurait dû aborder. Tout tient en une scène à la fois involontairement comique et hautement métaphorique. Posté au bout d’une allée, Depardon voit passer une vieille paysanne. Surprise de l’importance cinématographique accordée à son anodine promenade, l’aïeule interroge: "Vous me filmez, là? Mais pour quoi faire?" - "Parce que vous êtes là", rétorque Marcelle Brès, vedette du premier épisode et donc déjà coutumière de la compagnie de la caméra. Tant que vous êtes là, pourrait-on préciser. Le cinéma du réel, en tout cas, a rarement été si joliment cerné.




 
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