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LE CHANT DU MISSOURI – LA CONSTRUCTION DU DRAME
L’élément clé du Chant du Missouri est sans aucun doute l’annonce faite par M. Smith de sa mutation à New York. Un événement dramatique pour cette famille présentée comme profondément heureuse dans leur chère ville de Saint Louis. La nouvelle survient à la fin du tableau de l’automne, alors que tous sont en train de fêter Halloween autour d’une glace crémeuse. Si elle semble tout à fait inattendue pour les Smith, Vincente Minnelli a truffé tout ce tableau automnal de petits détails dramatiques servant à avertir le spectateur qu’un incident se trame. Si il désamorce sans cesse ces instants douloureux par le comique, il fait monter la tension au paroxysme jusqu’à la révélation finale.
HALLOWEEN, ROYAUME DES FANTOMES IVRES ET DES REVENANTS HORRIBLES
Dès l’ouverture du tableau Vincente Minnelli construit une atmosphère inquiétante en montrant la maison des Smith dans la nuit noire seulement éclairée par des fenêtres oranges vers les quelles il zoome (photo 1), le tout accompagné d’une musique proche de celle des films d’angoisse. A l’intérieur une tête de mort et un visage ensanglanté jaunis par la lueur d’une bougie sont posés à côté de Rose maquillant Agnès et Tootie (photo 2). Nous sommes le soir d’Halloween, les deux sœurs cadettes se préparent pour leur tournée. Elles n’iront pas "tuer" les Truitt, ils sont trop gentils, par contre elles sont bien décidées à se venger de Monsieur Braukoff qui paraît-il est un tueur de chats qui cache des bouteilles de Whisky vides dans sa cave. Une façon pour Minnelli de montrer que le premier drame se situe dans l’imaginaire des deux jeunes filles. Un imaginaire dans lequel les enfants sont les bourreaux et les adultes les victimes, une opposition qui se trouvera inversée par l’annonce du père. Tootie et Agnès descendent dans la cuisine se montrer à la famille (photo 3). Elles font peur à Ketty, sont félicitées par leur mère. Le grand-père les rejoint pour leur donner leurs sacs de farine, l’arme du crime (photo 4) et en profite pour faire monter la tension en les effrayant juste assez pour les mettre dans l’ambiance. Les deux sœurs peu sûres d’elles s’engouffrent dans la fraîcheur de la nuit entre les ombres noires (photo 5).
MONSIEUR BRAUKOFF
Tootie et Agnès rejoignent alors les autres enfants du quartier en train d’alimenter leur grand bûcher (photo 6) et de se répartir les gens à "tuer". Jugée trop jeune, Tootie est systématiquement évincée des équipes d’attaque et se voit dans l’interdiction d’approcher le feu. Voyant que chacun de ses camarades essayent d’éviter d’être en charge de la maison de M. Braukoff, elle saute sur l’occasion. Ce sera elle qui ira "tuer" la terreur des enfants du quartier. Débute alors une séquence d’une haute tension dramatique que Minnelli filme du point de vue de la jeune fille. Plein cadre, le visage tétanisé, elle avance lentement dans la lueur des flammes (photo 7) vers la maison de sa victime. Le réalisateur entre dans son imaginaire. Avec sa silhouette victorienne, les ombres des branches dépouillées qui se projettent sur sa façade et ses fenêtres emplies de feu, la demeure des Braukoff (photo 8) ressemble à un manoir hanté de conte de fée. Tootie s’avance, regarde discrètement par la fenêtre (photo 9). Filmés en contre-plongée, statiques, ses occupants lui offrent une mine patibulaire terrifiante que complète leur bulldog trônant sur un tabouret (photos 10 et 11). Tootie se ressaisie, si elle veut être reconnue par ses amis, si elle veut intégrer la bande, elle doit agir.
Elle sonne alors à la porte des Braukoff (photo 12) s’agrippant à son sachet de farine et attend. La porte s’ouvre, M. Braukoff est là, imposant, avec son chien (photo 13). "Je vous hais, M. Braukoff" lui crie-t-elle, selon l’usage, en lui jetant de la farine à la figure (photo 14) avant de détaler. Contre-champ, l’homme, totalement désinvolte, s’essuie le visage (photo 15). La caméra opère un léger travelling le long des sa jambe, à ses pieds son chien lape bruyamment la farine (photo 16). Un comique pince sans rire, typiquement minnellien qui désamorce le drame pour quelques secondes. La caméra revient à Tootie. Comme en état de choc, elle révèle à Agnès son méfait (photo 17), elle a "tué" M. Braukoff. Elle gagne ainsi ses galons de "grande" étant décrétée la plus courageuse d’entre eux, mais par dessus tout, la plus horrible. Un statut d’une importance capitale pour la jeune fille qui n’aura plus aucune valeur dès lors que son père fera son annonce. La séquence se termine sur la jeune fille jetant enfin dans le feu des vieilles chaises et proclamant avec la plus grande fierté "je suis la plus horrible, je suis la plus horrible !" (photo 18).
JOHN TRUITT PLUS HORRIBLE QUE TOOTIE ET M. BRAUKOFF REUNIS
Petite ellipse. Rose vient d’acheter de la glace pour la soirée, Esther l’attend sous le porche. Alors qu’elles discutent de la rencontre de la première avec un certain charmant colonel, le cri strident de Tootie retenti au loin (photo 19). La maison est en ébullition (photo 20), nouvelle montée dramatique. La dernière fille de la famille a une dent en moins et le lèvre supérieure fendue (photo 21). Elle clame à qui veut l’entendre que John Truitt aurait essayé de la tuer. Une révélation ironique compte tenue de ses deux précédentes affirmations. Les Truitt serait-ils en fait plus méchants que les Braukoff? Existerait-il quelqu’un de bien plus horrible qu’elle? Esther, remontée par l’idée que son prétendant puisse frapper sa sœur s’élance à travers son jardin. "Ce que je méprise par dessus tout, ce sont les lâches" lui déclare-t-elle après l’avoir roué de coups (photo 22). Le drame se répend, son idylle tout juste naissante vient de voler en éclat. Mais une fois de plus Vincente Minnelli ne nous laisse que peu de temps dans le cauchemar. Agnès toute excitée révèle qu’elles étaient en fait en train d’essayer de faire dérailler le Trolley (photo 23), que John a essayé de les en empêcher et que Tootie s’est blessée en se débattant de son emprise. Comme le souligne Esther dans un fou rire, Tootie est décidément la plus horrible.
Esther, toute confuse s’en va alors présenter ses excuses à John (photo 24). La scène qui s’ensuit fonctionne en miroir de leur premier échange survenu lors de la séquence d’extinction des lumières dans le tableau de l’été. Dans la même ambiance de gêne, le jeune homme reprend le prétexte d’Esther pour la retenir plus longtemps près de lui (photo 25). Sa maison est déjà plongée dans le noir absolu, mais qu’importe pourvu qu’il puisse passer ne serait-ce qu’une minute de plus avec elle. Alors que la demoiselle est en train de rebrousser chemin, il l’empoigne et l’embrasse (photo 26). Ce sera alors elle qui reprendra la dernière phrase que John avait prononcée précédemment: "vous avez beaucoup de poigne… pour un homme". Une sorte de réponse à la déclaration d’amour maladroite du jeune homme qui lui permet également de rétablir la vérité quant à sa sois-disant couardise. Si l’instant est heureux, magique, il contient le drame dans chacun de ses plans. Un bonheur remarquable qui servira d’emphase à la révélation de M. Smith. Au final ce sera donc M. Smith le plus horrible aux yeux de la famille, il se qualifiera d’ailleurs lui-même de meutrier.
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