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LARRY CLARK: GREAT AMERICAN NIGHTMARE
1995-2003. Huit ans seulement que Larry Clark triture sur grand écran les Etats-Unis et leurs démons. Montre ce
qu'une certaine Amérique ne montre pas, refoule, nie. Une écharde dans les pieds argileux du colosse, qui ne demande
qu'à s'infecter. Mais Clark n'a pas attendu d'avoir 50 berges pour se faire le parasite d'une société aveugle.
Histoire d'une marginalité artistique.
LE HEROS EST FATIGUE
Avec son veston et son pantalon sombres, stricts et bien taillés, ses lunettes noires et ses cheveux en brosse, qui
jurerait que le grand gaillard à la musculature fatiguée que filme Eric Dahan dans son documentaire Larry Clark:
Great American Rebel ait pu soulever quelque sulfureuse poussière dans son sillage? Qui penserait que sous ces
dehors "arty-stes" se cachent un junkie, un pornographe nihiliste, un dangereux cinéaste, un visionnaire, un mari
aimant, un pédophile, un génie, selon les acceptions, les époques, les plumes et les mentalités? Si, à l'automne de
sa vie, Clark n'est plus l'amphet-addict intenable qu'il fut à 16 ans, sa marque de fabrique, sa crudité
virulente, elle, ne faiblit pas. Les années 60 à la Central High School de Tulsa: la jeunesse américaine découvre
la drogue, la libération des mœurs, un farniente à base d'amphétamines et de sexe. Fasciné par ce monde au sein
duquel il évolue, un kid habile de ses dix doigts décide de figer sur papier satiné N&B ces instants hors du
temps. Ce pourrait être le pitch d'un des multiples projets de Larry Clark. C'est encore mieux: l'histoire de sa vie.
Mais c'est aussi un imposant storyboard photographique, publié en 1971 sous le nom de Tulsa, véritable
préfiguration artistique de la carrière de l'artiste. On y croise des corps juvéniles épuisés, entrelacés, souvent
dénudés, tordus, enchevêtrés, froids ou bandants, souvent crus, parfois pénibles. On y voit des seringues fouiller
des veines encore pleines, des garçons avec des filles, des filles avec des garçons, des filles avec des filles, des
garçons avec des garçons. Des sourires, des moues, des joies, des pleurs. Des vies que Larry Clark ne cessera de
dupliquer, appareil photo en main d'abord, derrière la caméra ensuite.
THE UNEXPECTED IMAGE, THE UNEXPECTED ACTION
1995, donc, et Kids secoue les écrans outre-Atlantique. Clark n'a pas changé, il a juste déménagé.
Adios Tulsa, hello New-York. Bye-bye hippies, bonjour skaters. Anthropologue
insider, Clark se fond dans une culture marginale, y participe activement (ce qui lui vaudra quelques jolies
cascades et un genou ruiné) et ouvre grands ses yeux et ses oreilles. Pas vraiment documentariste, taraudé par des
envies de fiction, Clark écoute cette jeunesse esseulée, se prend d'affection pour elle et lui demande de (se)
reproduire face caméra. Le résultat explose à la gueule d'une Amérique chichiteuse et amblyope. Clark le clame dans
toutes ses interviews: il fallait montrer ce que les œillères de l'Amérique dissimulaient. Le drogue, le cul, le HIV,
la contre-culture... Tout ce qui rampe, tout ce qui gronde, tout ce qui tend à sourdre. La critique s'emballe:
dénonciation ou célébration? En attendant, des milliers de jeunes se reconnaissent et découvrent un allié. Trois ans
passent. Les retombées de Kids existent: Gummo, d'Harmony Korine, notamment. Clark devient ambitieux.
Hollywood voudrait bien de lui, mais avec une certaine appréhension. C'est Another Day in Paradise, grosse
machine portée par un James Woods et une Melanie Griffith en état de grâce. Etrange objet. Moins sulfureux que
Kids, sans doute plus factice, plus chromo et plus contemplatif, définitivement moins documentaire. Clark
est à la fois présent et absent dans cette vision fantasmée d'une Amérique de la violence, submergée de musique
(Otis Redding, Percy Sledge, Sam Moore, Bobby Womack, entre autres) et bavarde comme un Tarantino. On y baise et
on s'y shoote mécaniquement, on est vénal faute de mieux, on s'y trahit beaucoup, on s'y aime un peu et on court
dans les champs de maïs sous le soleil. Et pourtant, funambulesque, le film reste debout, livré aux quatre vents,
abyssal, indomptable. Déconcertant et sublime.
BACK TO BASICS
"J'aimerais faire un film sans drogues, la prochaine fois. Quelque chose de différent". (Larry Clark, 1998,
dans une interview au Onion A.V. Club). Au sortir d'Another Day in Paradise, Clark va pourtant revenir à ce
qu'il connaît le mieux: la désertion des adultes, la jeunesse livrée à elle-même. Finis les rêves vains de paternité
et de rédemption de Woods et Griffith. La jeunesse de Bully est seule, désœuvrée. C'est un peu celle de Tulsa,
les bouleversements socioculturels parallèles en moins, trente ans et du fric en plus. La même jeunesse pavillonnaire
vers laquelle se tournera plus tard l'excellent Long Island Expressway (L.I.E.) de Michael Cuesta. Le sexe y
est une façon comme une autre de passer le temps. Le meurtre également. Non qu'on y trouve forcément un plaisir:
l'on teste avant tout les limites et d'autrui et de la société. Van Sant y reviendra dans Elephant, avec le brio
que l'on sait. Clark ouvre la voie avec fracas et en profite pour réaffirmer son statut indé, en se passant
de stars et en se contentant d'un petit budget. On ne reviendra pas sur Ken Park, sauf peut-être pour y voir
la fin d'un cycle. En achevant l'un de ses projets primitifs, Clark arrive au terme d'un voyage vertigineux. Et
puisqu'un besoin vital de filmer l'anime, d'autres terres sont sans doute encore à arpenter. Teenage Caveman,
téléfilm de commande pour la chaîne câblée américaine HBO, peut être un indice d'un virage à venir. Du documentaire
de Dahan, on retiendra d'ailleurs une boutade du cinéaste qui, apprenant les multiples censures de son film à travers
le monde, s'imagine réaliser une "comédie sentimentale". Pour la dynamiter de l'intérieur? Et pourquoi
pas...