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LE DIALOGUE AU CINÉMA
Un mauvais dialogue peut-il venir gâcher une bonne mise en scène? Un bon dialogue peut-il en revanche relever un
mauvais scénario? Les réponses à ces deux questions sont à donner au cas par cas. Une chose est sûre: le dialogue
est un art d'écrire. Quand il est bon, chaque mot est un moyen de comprendre l'univers du metteur en scène, toujours
singulier, et une indication de la direction à prendre pour le personnage. Le dialogue est également la vitrine du
film, son identité immédiate. Depuis l'essor des bandes-annonces, il canalise l'essence du film en quelques mots,
le représente en une formule concentrée, sorte de pitch offert aux plus fainéants d'entre nous. Il détient le même
pouvoir direct qu'un proverbe ou qu'une formule de one-man-show, avec sa part de facilité et/ou de mauvaise foi.
Depuis un certain Michel Audiard, le public est habitué aux répliques qui claquent, aux rétorques qui boostent
l'intelligence, aux remarques qui flattent la répartie. Le dialogue est un art reconnu, il est ce qui brille, la
face apparente de l'iceberg. Comme le précise Francis Veber: "il est la cerise sur le gâteau, mais il faut
faire le gâteau avant".
L'APHORISME
Décrié par la Nouvelle Vague, le travail d'Audiard n'a pourtant jamais cessé de fasciner le public. Les plus connus
(comme les plus usés): Les Tontons flingueurs, Un Singe en hiver, Le Cave se rebiffe, etc. Le
et cetera est bienvenu car la liste est longue. Si son imagination est intarissable, sa recette est pourtant simple:
Audiard théâtralise le dialogue au cinéma, et place en avant le parler-bistrot. Il présente essentiellement, mais pas
seulement, des personnages spirituels sachant résumer, dans la moindre de leurs phrases, leur expérience en des
aphorismes heureux et brillants. Ajoutez à cela l'inestimable privilège qu'apporte le crédit de stars comme Gabin,
Ventura ou Blier, et vous êtes encore loin du phénomène! La crémière qui parle comme l'ingénieur, de façon définitive
et pince-sans-rire, et se prononce sur le sort du monde et de la vie, avec trivialité et conviction… Qui n'a jamais
été étourdi par une de ces répliques populaires? "Les cons ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît"
ou encore "J'parle pas aux cons, ça les instruit", "Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui
marche", et ainsi de suite, le catalogue est inépuisable! De l'impact incisif de ces répliques émergent alors
une modernité infinie et une acceptation immédiate par le spectateur, qui s'approprie le film en un clin d'œil. La
réplique existe pour le spectateur, et par le spectateur.
LA PUNCH LINE
Devenu objet promotionnel, le dialogue célèbre très vite le culte de l'acteur lui-même, bien plus souvent seul
à l'affiche qu'autrefois, cherchant à le mettre en valeur et participant de fait au phénomène de starification.
Les années 80 voient l'avènement de mastodontes du grand écran, tel Arnold Schwarzenegger et ses répliques
devenues cultes, des punch lines placées au bon endroit au bon moment, résumant en quelques mots 110 kilos de
testostérone. On trouve deux exemples efficaces dans les films de John Mctiernan. Tout d'abord Predator,
où l'Autrichien musclé déclare en se trouvant nez à nez face au monstre caméléon: "You're one ugly
motherfucker", soit en français mal traduit (mais fidèle dans l'esprit): "T'as pas une gueule de
porte-bonheur"… Dans Die Hard, c'est Bruce Willis qui s'y colle avec "Yippee-ki-yay, motherfucker,
cette fois traduite littéralement en français, si tant est que la première expression soit traduisible. Comme s'il
s'agissait d'un aparté avec le spectateur, l'acteur confirme avec une phrase l'étendue de sa philosophie. Avec
bravoure et auto-dérision, il a conscience de sa réplique, et ne fait que délivrer un message universel, célébré
partout dans le monde par un entrechoquement de moult bières réunies: entertainment!
LE DIALOGUE VULGAIRE
Un bon dialogue est-il forcément un dialogue soutenu? La réponse est définitivement non. L'emploi de mots triviaux,
d'insultes et d'expressions familières rend plus facilement compte de la réalité, si tant est que la volonté du
réalisateur soit de la cerner. Le film de Mathieu Kassovitz par exemple, La Haine, a longtemps fait les frais,
à tort, de l'étiquette du parler-banlieue. Il n'en reste pas moins que son film fourmille d'expressions de la rue,
que ce soit verlan, argot, ou pure invention, qui sont loin d'être fédératrices, voire putassières comme certains
l'ont à l'époque laissé entendre. Kassovitz, comme Bertrand Blier ou d'autres avant lui, possède cette liberté
créatrice emprunte de réalisme, et considère la vulgarité comme étant la représentation d'un comportement, mais
jamais d'un langage. Les personnages peuvent parler de tout, de choses en rapport direct avec le scénario ou non,
ils peuvent aborder des thèmes d'actualité ou tout simplement verser dans l'anecdote superflue. Leurs références sont
ancrées dans le réel, et leur crédibilité naît de leur capacité à voir le monde dans lequel ils vivent, à s'en
inspirer, à le critiquer. Avec leur vocabulaire et leur humour. Les Valseuses, La Haine ou Do the
Right Thing, l'esprit est le même: comme le spectateur, le personnage est un consommateur qui s'indigne ou crie
sa joie, bref, qui s'exprime.