LE DIALOGUE TRANSPARENT
Certains scénaristes préfèrent cependant museler leurs personnages avec plus de fermeté. Ce qu'ils retiennent de
la vie, ce serait davantage le non-dit, le mi-dire, les actes manqués, les silences et les erreurs. Ne pas finir
sa phrase, abandonner, ne pas livrer le fond de sa pensée, voilà une autre manière d'explorer le réalisme du
dialogue. Dans Garçon! de Claude Sautet, Yves Montand dit à Nicole Garcia: "Je vous trouve très…" et
ne termine pas sa phrase. Pourtant tout le monde comprend. Comme l'explique si bien Zabou: "Savoir écrire, c'est
savoir ne pas écrire". Le scénariste doit savoir faire confiance aux acteurs qui liront ses répliques, et parfois
se contenter uniquement de noter un geste, là où il aurait été tentant de placer une formule heureuse. Il doit aussi
et surtout faire confiance au spectateur, et ne jamais appuyer une émotion. Certains cinéastes peuvent même aller
jusqu'à rendre inaudibles certains dialogues pour parier sur l'intelligence du public! Ce sont en général les plus
joueurs, comme Truffaut, Godard ou De Palma, qui tentent de créer, tout en prétextant le réalisme, une certaine forme
de frustration et une nouvelle écoute. Un aéroport, des bruits de réacteurs, et la discussion est volontairement
imperceptible. Qu'ont-ils dit? Est-ce important? Bien sûr que non. Enfin, certains auteurs, encouragés par leur
deuxième casquette de metteur en scène, parviennent à pousser le réalisme jusqu'à une forme de surréalisme démentiel,
plongeant leur œuvre dans la marginalité la plus totale. Leur méthode? Le silence. Complet. Pendant de longues
séquences, ou presque tout le film, les personnages agissent mais ne parlent pas. L'action et la mise en scène
suffisent à assurer le spectacle. De Sergio Leone à Michael Mann (Le Solitaire), en passant par Jean-Pierre
Melville (Le Cercle rouge), Robert Bresson (Un Condamné à mort s'est échappé), George Miller (Mad
Max II), jadis Luc Besson (Le Dernier combat), ou bien encore récemment Claire Denis (Vendredi
soir), le silence est d'or, et le réalisme un exercice de style.
LE DIALOGUE RÉFLÉCHI
Mais alors, qu'est-ce qui caractérise le dialogue au cinéma? Son omniprésence ou son absence? Sans doute un peu des
deux, voire peut-être même aucun des deux. Jean-Claude Carrière, scénariste de Luis Buñuel et de Milos Forman, ose
la définition : "Ecrire les dialogues est un travail de rabotage sur le trop long, l'inutile, le déjà dit, le
répétitif. Mais le concentré de sens doit avoir l'air naturel, parlé et non écrit. On doit donner l'impression de
réalité en cinq fois moins de mots". Sobriété et efficacité, tels sont les talents requis. Il faut savoir ruser,
éviter l'écueil de la télévision, le trop explicatif à la Dawson, où des adolescents parlent et analysent
leurs sentiments avec une lucidité et un vocabulaire anachroniques pour leur âge. Pouvoir manier le double sens,
savoir se servir du dialogue de façon indépendante de l'intrigue, réussir les transitions, maîtriser la gestuelle
de ses personnages, autant d'obstacles disséminés sur la route du scénariste. Prenons un exemple pour rendre concret
ces quelques préceptes fondamentaux. Elia Kazan expliquait sa méthode ainsi: "Pour rendre les répliques plus
fluides, il faut savoir faire la transition avec l'idée suivante. Un personnage dit: Le meurtre a eu lieu hier soir,
chez Monsieur X. Où étiez vous hier soir?; il pourrait dire: Le meurtre a eu lieu chez Monsieur X. Hier soir, où
étiez-vous?". Un bon script n'est finalement que l'addition de petits détails soignés et sans cesse
retravaillés.
LE DIALOGUE CULTE
Une réplique accède au culte lorsqu'elle circule aussi naturellement dans la rue, dans les cours d'école ou dans
le cercle amical, que dans la salle de projection. Car le dialogue reste ce qu'il y a de plus immédiat pour
communiquer. C'est le meilleur moyen pour le spectateur de s'approprier le film, et de le transformer en phénomène
de société. Peu de films ont cette impact, et la plupart sont des comédies. On peut citer parmi les films français
réalisés ces dernières années Les Visiteurs, La Vérité si je mens, Les Trois frères, Un Air
de famille ou La Cité de la peur. Bien sûr, quelques films américains parviennent de temps en temps à se
faire une petite place, comme Pulp fiction, mais la traduction des répliques vient généralement bousculer ce
fragile équilibre entre bonne réplique et réplique culte. Parfois c'est l'inverse qui se produit, une réplique banale
en VO, comme pour celle de Predator, devient culte uniquement pour les français. On retrouve aussi, dans le
même genre de trahison heureuse, la VF de Scarface, brillamment adaptée à l'époque, et chargée d'une dizaine
de répliques plus cultes les unes que les autres, pourtant éloignées du script original d'Oliver Stone. Dans d'autres
cas encore, le résultat est culte en VF comme en VO. "I see dead people" et "Je vois des gens qui sont
morts" de Sixième sens ont toutes deux été utilisées par les fans, de même que le "May the force be
with you" et le "Que la force soit avec toi" de Star Wars. Ce sont en fait les conversations
fleuves qui, sur la durée, emportent le suffrage des fans à l'unanimité. Ainsi, et outre Les Tontons
flingueurs, ce sont les théorisations sur "le monde qui se divise en deux catégories" du Bon, la
brute et le truand, et les discussions sur les sandwichs McDonald et Burger King de Pulp Fiction qui
accèdent le plus facilement au panthéon du culte. Le "better and bigger than life" fait toujours recette, et plus
que jamais, chaque génération attend de s'approprier son dialogue culte.