Anthony Sitruk - On s'éloigne légèrement ici du fantastique en abordant ce
sujet, mais tout cela contribue néanmoins à créer cette atmosphère que, pour ma part, je retrouve systématiquement
chez Eastwood : une certaine angoisse, l'impression que le film peut imploser à n'importe quel moment, de façon
similaire à n'importe quel film fantastique. Cette atmosphère est d'ailleurs superbement rendue par l'alternance de
plans courts entrecoupés par des fondus au noir au tout début de Mystic River. Une scène par ailleurs terrifiante,
qui conditionne le film, et l'inscrit également dans une autre thématique chère au cinéaste : celle du fantôme,
du spectre.
Julie Anterrieu – Cette thématique est effectivement assez récurrente chez
Clint Eastwood. Cela se vérifie dans la plus part des films dont nous avons déjà parlé. Les deux scènes d'ouverture
et de clôture de L'Homme des hautes plaines, le simple titre Pale Rider ainsi que le fait que le pasteur soit sensé
être mort un an plus tôt et arrive après une prière de Mélanie, le chien invisible et la vision de Jim Williams
dans Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, et bien sûr les trois hommes de Mystic River en sont les exemples
les plus singuliers.
Anthony Sitruk - Je fais une parenthèse : le film comporte d'ailleurs ce qui
est à mon sens l'une des plus belles ellipses de l'histoire du cinéma, lorsqu'il néglige les 25 années qui font le
trait d'union entre le trauma initial (le viol de l'enfant) et la situation présente (les trois adultes au passé
incertain). Il est rare de voir dans un film une aussi belle interaction entre le fond et la forme. Si
l'adolescence n'est pas montrée, ce n'est pas pour un simple et vulgaire gain de temps, mais bien parce qu'elle
n'existe pas. Les personnages le disent à la fin du film, ils se sont arrêtés de vivre ce jour où Dave est monté
dans cette voiture. Les trois amis présentés dans le film sont des spectres dont l'existence reste plus
qu'hasardeuse.
Julie Anterrieu – Le spectre est également présent dans un film dont nous
n'avons pas encore parlé, à savoir Impitoyable. Lors de ses hallucinations, William Munny (le personnage
qu'interprète Clint Eastwood) parle d'un "ange de la mort avec des yeux de serpents". Lorsqu'il pénètre dans
le bar à la toute fin pour venger Ned (Morgan Freeman), il se pose comme une incarnation de cet ange de la mort,
un revenant prêt à hanter cette ville. L'avant dernière séquence où on le voit partir sur son cheval sous la pluie
dans une douche de lumière blafarde est assez révélatrice de cet aspect fantomatique et en même temps très
représentative du travail sur la lumière que le réalisateur développe dans ses films. A mon sens, Impitoyable,
bien que peu marqué par le fantastique au premier abord, est le film clé de l'évolution de ce thème chez Eastwood.
C'est à partir de cette œuvre majeure qu'il commence à être nommé et non plus simplement sous-entendu.
Anthony Sitruk - Néanmoins, si ce thème est évident par exemple dans le récent
Créance de sang - en plus des films que tu cites -, j'ai été très étonné de voir cette référence constante au
vampire dans le film. C'est la première fois à ma connaissance que l'élément fantastique est véritablement nommé,
notamment à travers l'utilisation d'un extrait de l'excellent Vampires de John Carpenter. Cette scène, assez
dérangeante, m'a légèrement déstabilisé. Le film bascule avec elle dans un domaine "autre", passe du classicisme
habituel du cinéaste à une zone suspecte, fragile et trouble. Cette scène est pour moi une véritable charnière dans
le film et l'œuvre du réalisateur.
Julie Anterrieu – Il y a effectivement une nouvelle étape de franchie avec
ce dernier film, c'est sûrement la raison pour laquelle, en dehors du point commun du trauma et du spectre, Clint
Eastwood le compare souvent à Impitoyable dans les diverses conférences de presse qu'il a tenu autour du film. La
question du vampire dont tu parles est très intéressante et même troublante. Pour ma part, c'est surtout le
personnage de Sean Devine (Kevin Bacon) que j'ai le plus assimilé à ce thème. Son métier d'inspecteur attaché à
la criminelle le pousse à aller de cadavres en cadavres, totalement désabusé. La réaction qu'il a en découvrant
le corps de Katie va dans ce sens là. Alors que tous les policiers qui l'entourent semblent horrifiés, il regarde
la scène, impassible, comme insensible à ce qu'il vient de découvrir alors qu'il est pourtant personnellement
concerné par cette nouvelle affaire.
Anthony Sitruk - Kevin Bacon, dont le jeu est magnifiquement contenu,
intériorisé, est selon moi le grand vainqueur du film, son jeu contrastant violemment avec celui plus "actor's
studio" de Robbins et Penn. Avant de continuer sur le sujet, je fais une autre parenthèse: que penses-tu du plan
en contre plongée qui montre Sean Penn tirer sur Tim Robbins, emplissant l'écran d'un blanc violent qui coïncide
avec le coup de feu. C'est l'un des plus beaux plans du film, mais aussi l'un de ses plus dangereux (et ils sont
nombreux dans le genre), celui avec lequel tout le film pourrait s'écrouler. Grâce au métier et au talent du
réalisateur, ce n'est pas le cas, certes. Mais il n'empêche que le plan (d)étonne franchement dans le
film.
Julie Anterrieu – Je trouve ce plan magnifique. Il est intense et bouleversant
à l'image de tout le film. Ici Clint joue constamment avec les limites du réalisable, sans jamais tomber du mauvais
côté. Ce plan en est un parfait exemple. Il est en quelque sorte un résumé du film, voire même une synecdoque. Le
gros flash est une ellipse (certes très courte) survenue après un acte violent dont Dave est la victime et qui
hantera a jamais les autres protagonistes. D'après les quelques échos entendus ça et là, de nombreuses personnes
ont trouvé ce plan inapproprié. Personnellement je le trouve totalement justifié d'autant plus qu'il s'inscrit dans
une esthétique mystique et fantastique.
Anthony Sitruk - La raison pour laquelle j'évoquais ce plan dans une discussion
sur le fantastique, c'est justement parce qu'il reste selon moi intensément mystique, comme tu dis. Il est bien
entendu très naïf (comment ne pas y voir un pas vers la lumière, la délivrance ?), mais aussi très douloureux et
très sensible. Il représente l'instant pendant lequel l'existence des trois personnages va pouvoir basculer dans
la vie réelle, alors qu'ils étaient restés bloqués (vampirisés) par le traumatisme initial. Ce plan est en un sens
bouleversant malgré son caractère inhabituel. Tout le film, de toutes façons, est bouleversant. Mais ce plan
constitue une superbe conclusion à laquelle l'épilogue va apporter tout son sens.
Julie Anterrieu – Je ne vois pas trop cette scène comme une délivrance des
trois personnages, mais plutôt comme une conclusion d'une étape de leur vie. Le geste de Kevin Bacon à la toute
fin, et la course perdue de Marcia Gay Harden, montrent bien que ce n'est pas totalement fini. Ils passent certes
à autre chose, mais il reste toujours les vieux démons… et les nouveaux.