 |
|
|

MICHAEL CIMINO, DECU DE L'AMERIQUE
Sept films. Trois chefs d'oeuvres indiscutables. Trois autres plus discrets. La découverte d'un acteur
hors-normes (Mickey Rourke). Deux cartons au box-office. Une pluie d'oscars.
Mais également et malheureusement la banqueroute sévère de sa sublime Porte du Paradis,
sans doute ce qu'il a pourtant fait de plus beau, de plus fort. Michael Cimino est l'un des derniers cinéastes
démiurgiques, mégalomanes. Un homme de la trempe d'un Coppola période Apocalypse, mais qui n'a jamais pu
se relever du plus grave échec qu'Hollywood ait connu. En attendant la ressortie de plusieurs de ses films, retour sur
sa filmographie.
LE CANARDEUR
(Thunderbolt and Lightfoot - 1974)
Avec Clint Eastwood, Jeff Bridges, Geoffrey Lewis
Editeur: MGM
Premières images, et premiers thèmes qui éclatent aux yeux d'un spectateur ébloui par la virtuosité de la caméra
et la beauté prodigieuse du cinémascope. Clint Eastwood en pasteur, poursuivi par un homme armé au milieu d'un
plan large
fordien: déjà l'importance des rites religieux, initiatiques, sociaux, bouleversés par la violence
d'une société moderne dans laquelle des marginaux anachroniques ne peuvent survivre. Alors on fuit à travers les
grands espaces américains, au hasard des rencontres.
Thunderbolt and Lightfoot (oublions le titre français mensonger
et racoleur), c'est l'éclosion d'un talent brut, d'une perle nacrée et fragile, d'un cinéaste surdoué qui allait
changer à tout jamais la face du cinéma américain. Car Hollywood ne peut se relever d'une telle claque, d'une telle
évidence, d'une aussi grandiose assimilation de tous les thèmes qui ont fait la force et la gloire de la cité des
rêves. La naissance cinématographique de Michael Cimino à travers ce chef-d'œuvre discret marque la mort d'un
empire, la fin d'une ère, et il devient évident, au vu du miroir qu'il lui tend, qu'un tel cinéaste ne pouvait
qu'être absorbé ou rejeté par l'Amérique.
Anthony Sitruk
VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER
(The Deer Hunter - 1978)
Avec Robert de Niro, Christopher Walken, Meryl Streep
Distributeur: Carlotta Films
Contrairement à l'idée reçue,
Voyage au bout de l'enfer est moins un film sur le Vietnam que sur son effet sur
l'inconscient américain. Le titre original,
The Deer Hunter ("Le Chasseur de daims"), indique d'ailleurs plus une
épopée intimiste sur un pays transformé par une guerre sanglante, qu'un véritable manifeste sur la guerre elle-même.
Certes, le film restera avant tout dans l'inconscient collectif pour ses traumatisantes scènes guerrières, dont
l'apogée reste bien entendu la fameuse roulette russe entre prisonniers. Mais le réduire à sa prodigieuse heure
centrale serait mal comprendre le propos du cinéaste, dont la thématique s'affirme ici plus que jamais. Amérique
dans ce qu'elle a de plus archétypale (mariage, chasse, Dieu, armée), confrontée à l'enfer absolu dans lequel elle
envoie ses
boys. Les conséquences? La destruction littérale de la conscience humaine, le vol en éclat du rêve
américain, l'anéantissement des rites religieux et sociaux par un pays entièrement tourné vers la violence. Et
lorsque les repères sont perdus, lorsque tout ce que l'on tenait pour acquis s'évanouit sous nos yeux, il ne reste
plus que deux extrémités: le plongeon définitif (Nick) ou le refus pur et simple (Michael).
Anthony Sitruk
LA PORTE DU PARADIS
(Heaven's gate - 1981)
Avec Isabelle Hupert, Christopher Walken, John Hurt
Distributeur: Carlotta Films
Le film qui changea à tout jamais le cinéma américain, tel qu'on l'avait connu dans la glorieuse période des
seventies. Une œuvre monumentale, dénigrée, violemment refusée par la critique et le public, entièrement remontée,
charcutée par les producteurs qui l'amputèrent de plus d'une heure mais qui, en l'état, parvenait malgré tout à se
placer en tête des plus grands films américains de la décennie. Qu'en est-il exactement? L'arrivée des premiers
colons irlandais en Amérique, et l'accueil sanglant qu'ils reçurent. 3h40 (dans sa version longue) de bonheur
absolu, une succession ininterrompue de scènes magistrales et anthologiques, l'ouverture sur la plus belle valse
de toute l'Histoire du cinéma, la découverte de l'acteur fétiche du cinéaste (Mickey Rourke).
La Porte du paradis
défie toute notion critique, repousse toutes les limites de la perfection et entre d'emblée au panthéon des plus
beaux films du siècle. Mais au-delà de sa perfection plastique, c'est aussi la confirmation d'un véritable et
précieux auteur, dont les thèmes récurrents se font de nouveau ressentir: inadéquation entre le marginal,
l'étranger, et cette terre d'accueil que constitue l'Amérique, hypocrisie d'une société rigide, rites salvateurs...
Malheureusement, ce film constitue pour Cimino un suicide pur et simple - du moins d'un point de vue commercial.
Anthony Sitruk
L'ANNEE DU DRAGON
(Year of the Dragon - 1985)
Avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane
Distributeur: Carlotta Films
1985.
L'Année du dragon, le nouveau film visionnaire de Michael Cimino essuie un échec
cuisant au box-office. La critique américaine n'est guère tendre, certains plumes accusent même le
réalisateur d'adhérer au soit-disant racisme latent de son personnal principal, l'inspecteur Stanley White,
fier d'être polonais et comme son nom l'indique, blanc de peau. Non-sens absolu. Comme presque tous les
long métrages du conteur new-yorkais,
L'Année du dragon est une quête existentielle, la remise
en cause des certitudes d'un homme hanté par son passé. Transfiguré par l'amour d'une jeune journaliste
sino-américaine, le flic (Mickey Rourke absolument génial) reprend goût à la vie et parvient à
vaincre ses démons intérieurs, ces visions de la Guerre du Vietnam qui ressurgissent chaque nuit. Bien sûr,
L'Année du dragon n'est pas qu'une romance inter-ethnique mais aussi et surtout un formidable
polar. Michael Cimino signe d'inoubliables morceaux de bravoure (la fusillade dans le restaurant, le camp
militaire perdu en Thaïlande) qui inspireront de nombreux cinéastes (John Woo ou Quentin Tarantino
le citent en référence). Une nouvelle fois, il était en avance sur son temps et il allait le payer durement.
Yannick Vély
LE SICILIEN
(The Sicilian - 1987)
Avec Christophe Lamber, Terence Stamp, Joss Ackland
Editeur: Studio Canal
D'emblée l'on remarque ce qui a pu plaire au cinéaste dans ce
spin-off du
Parrain écrit de nouveau par Mario
Puzzo. Une sorte de
Porte du paradis sicilienne, dans laquelle les grands espaces sont toujours aussi bien
filmés, l'utopie ciminienne (le partage des terres) toujours aussi prégnante, l'importance des rites (religieux,
mortuaires, politiques...) toujours aussi évidente. Pourtant, il y manque quelque chose et le film s'impose
directement comme le moins bon du cinéaste. La caméra, de précise, passe à hésitante. La scène de danse se
révèle aussi limitée que celle de
La Porte du paradis était belle. Les acteurs font ce qu'ils peuvent mais
semblent un peu trop livrés à eux-mêmes dans une histoire qu'ils maîtrisent mal (bizarrement, Lambert n'est
pas ici le pire). Le film conserve en l'état quelques très beaux moments, mais ne restera pas dans l'Histoire
au même titre que les autres films du cinéaste. Une déception relative, donc, qui sonne cette fois définitivement
le glas du cinéaste.
Anthony Sitruk
LA MAISON DES OTAGES
(Desperate Hours - 1989)
Avec Mickey Rourke, Anthony Hopkins, Mimi Rogers
Editeur: MGM
Cinéaste des rites et de la transmission du savoir, Cimino ne pouvait que s'attaquer tôt ou tard frontalement au
problème de la famille et de sa dissolution. Film mal aimé, mal compris,
La Maison des otages s'inscrit parfaitement
dans une œuvre entièrement tournée vers la notion de traîtrise, opposée à celle de la confiance. Il n'y a pas de
méchant ou de gentil dans les films de Cimino, il n'y a que des déçus de l'Amérique, des
mavericks qui ont
subi le système et refusent de se faire avoir une fois de plus. Mickey Rourke, qui n'est jamais meilleur que
lorsqu'il est dirigé par ce cinéaste, engrange un combat loyal contre le mensonge qui assaille une famille en
instance de divorce. Qui est le véritable méchant? Le preneur d'otage ou le père qui abandonne sa femme et ses
gosses? Filmés comme des héros mythiques (systématisation de la contre plongée), les personnages de Cimino sont
des archétypes du combat qui fait rage entre deux mondes, celui, ancien, que le cinéaste vénère, et le nouveau,
qu'il rejette. Comme toujours, le salut se trouve dans l'immensité des paysages américains, qu'il filme avec un
calme et une sérénité magnifiques.
Anthony Sitruk
SUNCHASER
(The Sunchaser - 1996)
Avec Woody Harrelson, Jon Seda, Anne Bancroft.
Voyage à travers les grands espaces fondateurs du mythe hollywoodien, le dernier film du plus grand cinéaste
américain de ces trente dernières années constitue avant tout une tentative avouée de retrouver une virginité de
metteur en scène, par le biais d'un retour aux origines. Origines du réalisateur (qui a du sang indien), du cinéma
(le film est un voyage nostalgique, et visuellement splendide, au travers d'images
fordiennes de paysages
américains), et horizons perdus au sein d'une capitale qui refuse de reconnaître le génie de l'un de ses plus
talentueux hérauts. Pour Cimino, qui n'a eu de cesse de se retourner contre son pays lors de ses précédents
chefs-d'œuvre, le salut se trouve dans ce retour aux sources, dans ce périple intérieur au cœur de la mémoire de
l'Amérique et de son cinéma. Venu au monde cinquante ans trop tard, à l'image de cet autre marginal qu'était Sam
Peckinpah, Cimino ne se reconnaît plus dans le miroir que lui tend aujourd'hui ce support qui s'appelait autrefois
le septième art. Alors il entreprend, par le biais de ce personnage de médecin emmené malgré lui à la recherche
d'un lac surnaturel (sublimes dernières scènes), ce voyage supposé le ramener à la beauté initiale du cinéma et de
l'Amérique. Afin "
que la beauté soit devant lui, que la beauté soit au-dessus de lui, que la beauté soit tout
autour de lui".
Anthony Sitruk