 |
|
|

STEVEN SPIELBERG
Lorsque l'on cite le nom de Steven Spielberg, Dieu parmi les réalisateurs, on pense évidemment au requin, aux extra-terrestres, aux dinosaures, à l'aventurier au fouet, puis l'on se rappelle également ces films qu'on dit "plus sérieux", évoquant l'Holocauste ou le débarquement du 6 juin 1944, et il va sans dire que l'on se souvient de ses derniers films, de la science-fiction de A.I. et Minority Reportau faux film mineur qu'est Arrête-moi si tu peux. Voilà la filmographie sélective que choisiront de nommer nombre de magazines pour résumer la carrière de l'un des plus grands cinéastes en activité, mais qu'en est-il des autres œuvres signées Spielberg? Quels sont ses films, mineurs ou méconnus, parfois handicapés mais trop facilement écartés? A l'occasion de la sortie du Terminal, une récréation mineure à n'en pas douter, nous revenons sur les parias de l'œuvre de Steven Spielberg, parmi lesquels des ratages, des films injustement mésestimés et un chef-d'œuvre.
1941
(Etats-Unis, 1979)
Avec Dan Aykroyd, Ned Beatty, John Belushi, Christopher Lee
L'apparition d'un sous-marin japonais au large de Los Angeles trois jours après Pearl Harbor déclenche l'hystérie chez la population. Sur ce pitch développé par Robert Zemeckis, Spielberg signe assurément son œuvre la plus atypique:
1941 est une comédie chorale absurde, un gigantesque show peuplé de cameos, un spectacle bruyant et tentaculaire. 274 jours de tournage, 300 kilomètres de pellicule, un budget largement dépassé et un score au box-office décevant. Cette énorme farce qui réunit Dan Aykroyd et John Belushi se veut jouissive mais tombe souvent à plat: l'humour y est bien trop lourd, sans subtilités, et la volonté de tout parodier donne au film un ton finalement assez agressif. On sent Spielberg mal à l'aise dans sa volonté d'exploiter la mode du
Saturday Night Live: la force de son cinéma est dans la croyance, la peur, l'émotion; la comédie potache ne lui sied pas. Mais
1941 recèle pourtant un charme du en partie à ce statut hybride: c'est un film touchant car il révèle l'authentique part sombre de Spielberg, la seule partie de son héritage cinématographique qu'il n'aura pas su correctement digérer. Et, plus prosaïquement,
1941 est aussi le film qui aura servi de déclic économique à son auteur: depuis cet échec, Spielberg n'a jamais dépassé ni son budget, ni son planning.
Liam Engle
LA COULEUR POURPRE
(The Color Purple - Etats-Unis, 1985)
Avec Whoopi Goldberg, Danny Glover, Oprah Winfrey
On évoque régulièrement
La Couleur pourpre comme le premier film "sérieux" de Steven Spielberg, un premier essai abouti éventuellement avec
Empire du soleil et parachevé dans
La Liste de Schindler, mais ses précédents films manquaient-ils tant de sérieux? Si
Les Dents de la mer et les deux premiers chapitres de la saga
Indiana Jones se situent dans un univers de série B (on oubliera
Sugarland Express et le récréatif
1941, partiellement ratés),
Rencontres du troisième type et surtout
E.T. ne manquent pas de témoigner d'un amour pour le sujet et d'une certaine maturité quant à un genre généralement catalogué comme "infantile". Peut-être est-ce pour répondre à ce blâme implicite qu'il fait suivre au puéril (mais non moins réussi)
Indiana Jones et le Temple Maudit, l'adaptation d'un roman d'Alice Walker décrivant le parcours d'une jeune femme afro-américaine séparée de force de sa sœur et mariée à un époux tyrannique dans l'Amérique du début du siècle. On pourra s'interroger longtemps sur les raisons qui ont poussé le réalisateur à choisir de retranscrire ce roman à l'écran. Si la jeune Celie persécutée se rapproche des figures d'enfants chéries par l'auteur, le triste destin du personnage semble à des kilomètres de ses histoires de prédilection. Ceci explique probablement pourquoi l'on sent le metteur en scène mal à l'aise dès les premières images. Peu inspiré par le sujet ou bien désireux de changer quelque peu son style, Spielberg signe un film bancal, inégal. Se reposant par moments sur une forme plus sobre, ayant moins recours à l'effet direct, le film perd en émotion mais demeure parcouru de quelques séquences assez fortes, notamment dans le dernier tiers, plus réussi que le reste du métrage. Esthétiquement et thématiquement moins
spielbergien que ses autres films,
La Couleur pourpre est tout ce que
E.T. et
Empire du soleil ne sont pas. Ce n'est pas pour rien que le film détient le record du maximum de nominations aux Oscars sans la moindre récompense et, tout aussi estimable qu'il soit, qu'il restera parmi les titres les moins glorieux du cinéaste.
Robert Hospyan
EMPIRE DU SOLEIL
(Empire of the Sun - Etats-Unis, 1987)
Avec Christian Bale, John Malkovich, Nigel Havers
Formant un diptyque involontaire avec
La Couleur pourpre, plus connu et pourtant tellement inférieur, qui le précède immédiatement dans la filmographie de Steven Spielberg,
Empire du soleil est tout simplement un chef-d'œuvre. Initialement, le projet devait être réalisé par David Lean, l'un des principaux modèles de Spielberg, qui se contentait de produire allègrement cette adaptation d'un roman signé J.G. Ballard (
Crash). L'illustre Lean lui confiera par la suite la mise en scène du film. Plus ou moins autobiographique, l'ouvrage suit l'épopée à petite échelle d'un jeune garçon britannique séparé de ses parents - perdus dans la foule de Shanghai en pleine Seconde Guerre Mondiale -, qui apprendra la vie dans un camp de prisonniers. Avec pour principal protagoniste un enfant, Spielberg est alors dans un univers qu'il connaît et maîtrise à merveille. Décrivant l'éveil difficile d'un enfant nanti à la dure réalité du monde qui l'entoure, il adopte la vision du personnage et nous plonge dans un microcosme fascinant. Evoluant entre l'idée que se fait le jeune Jaimie du camp (foyer a priori hostile qu'il tente de se réapproprier) et l'état véritable de la situation (la violence des soldats japonais, la mort omniprésente), le film gère avec une habileté exemplaire l'alternance des points de vue. Le monde est tantôt cruel (la rupture avec les parents, le jeu innocent suivi d'un bombardement violent), tantôt magnifié par le prisme "Jaimie" (l'apparition salvatrice d'un avion américain, l'onde de choc de la bombe atomique poétisée) et représenté tour à tour par ses deux pères de substitution: l'américain roublard Basie (John Malkovich), qui rebaptise le héros Jim et en fait un débrouillard acharné, et le docteur anglais Rawlins (Nigel Havers), qui ramène l'enfant sur terre. Sept ans avant de s'atteler au gros morceau qu'est
La Liste de Schindler (qui permettra définitivement au cinéaste de s'attaquer à n'importe quel film "sérieux"),
Empire du soleil est un parfait film de transition, à la croisée des chemins, entre l'univers du rêve enfantin de la première partie de sa filmographie, et les thèmes plus adultes abordés par la suite. Il demeure inconnu, ou au mieux ignoré. Et c'est une honte.
Robert Hospyan
ALWAYS, POUR TOUJOURS
(Always - Etats-Unis, 1989)
Avec Richard Dreyfuss, Holly Hunter, John Goodman
Plus qu’un film romantique, plus qu’une œuvre mollassonne (les rares et fabuleuses scènes d’action auraient été tournées par Joe Johnston), le méconnu et mal-aimé
Always est avant tout une véritable synthèse visuelle et thématique de l’œuvre entière de Spielberg. Un film dans lequel chaque plan, chaque mouvement de caméra, chaque dialogue sent bon la patte du maître, dans lequel sa mise en scène se fait la plus systématique, dans lequel ses tics de réalisateur se font les plus évidents. Exemple de l’archétype
spielbergien qu’il ressert dans la plupart de ses films, et qu’il maîtrise bien entendu à la perfection: la caméra traverse l’espace sur un long et fluide travelling, s’élève et se stabilise en plongée au dessus d’un personnage. Ici plus qu’ailleurs, la caméra devient visible, malgré le côté modeste du film, bien moins grandiose que ses suivants (
Hook ou
Jurassic Park). A l’époque, Spielberg était constamment à la recherche de l’émotion juste, cherchant trop souvent à la provoquer plutôt qu’à la laisser venir d’elle-même (voir pour s’en convaincre le final de
La Couleur pourpre). Avec
Always, il livre une composition sucrée, à la limite de l’écœurement, sauf que… cela fonctionne. On parle souvent de "la magie Spielberg" et c’est le cas ici. Cela ne devrait pas marcher, on ne devrait pas frissonner en voyant l’incroyable scène dans laquelle Holly Hunter danse avec le fantôme de son mari sur la musique des Platters, mais c’est pourtant le cas. On frissonne, on aime ça, on en redemande, on se dit que Spielberg, parfois, défie la raison.
Anthony Sitruk
AMISTAD
(Etats-Unis, 1997)
Avec Djimon Hounsou, Matthew McConaughey, Anthony Hopkins, Morgan Freeman
Réalisé et sorti entre
Le Monde perdu et
Il faut sauver le soldat Ryan, il est normal que le "petit"
Amistad soit passé quelque peu inaperçu dans la torpeur de l'hiver 1997, coincé entre deux mastodontes. Mais que le film se soit pris une telle volée de bois vert ne peut, avec le recul, qu'étonner. Ses nombreux détracteurs lui ont reproché d'être mielleux, académique et mal rythmé. Mielleux? Nous sommes pourtant devant l'un des films les plus bouillonnants de Spielberg et assurément un tournant dans sa carrière: entre la gentille cruauté du
Monde perdu et la boucherie de
Ryan,
Amistad s'impose comme un film d'une violence rare. Cette histoire vraie de la rébellion d'esclaves noirs contre leurs oppresseurs dans l'Amérique de 1839 est racontée avec une brutalité parfois insoutenable. Académique? La reconstitution historique, superbe, ne laisse jamais la place à un spectacle guindé; les situations restent vivantes, parfois drôles, les dialogues troublants, l'interprétation magnifique. Et la lumière de Janusz Kaminski est peut-être l'une de ses plus belles.
Amistad dégage ce même parfum de cynisme léger qui parcourt également
Minority Report ou les scènes les plus absurdes de
Ryan et, même s'il est parfois un peu pataud dans ses longues scènes de procès et semble par moments un poil impersonnel, il reste comme un beau plaidoyer lucide, magnifiquement mis en scène.
Liam Engle