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ANDRÉ TECHINÉ
Après une décennie prodigieuse qui a vu la sortie de plusieurs chefs d'œuvre (Les Roseaux sauvages, Les Voleurs,
Loin…), André Téchiné s'affirme plus que jamais comme le meilleur cinéaste français actuel, donnée que son nouveau
film Les Egarés ne viendra pas contredire. Expérimentateur formel (l'utilisation de la DV dans Loin) et structurel (le récit fragmenté
des Voleurs), il réussit dans tous ses films à créer une véritable complicité entre le spectateur et les personnages,
par le biais de scènes intimistes d'une force émotionnelle inégalée. Portrait en quatre films.
RENDEZ-VOUS
(France - 1985)
Avec Juliette Binoche, Lambert Wilson, Wadeck Stanczak.
Rendez-Vous, c'est avant tout un triangle, comme souvent chez Téchiné, cinéaste qui
aime pratiquer la géométrie des sentiments. La fille inexpérimentée, l'amoureux transi, et
l'homme perverti en sont ses trois sommets. Juliette Binoche, révélée dans un rôle qui
préfigure celui de
L'Insoutenable légèreté de l'être, est un objet de désir sexuel mais
aussi d'analyse freudienne. Au passage, Juliette ne rate pas le sien de rendez-vous, et crève
l'écran. Wadeck Stanczak, avant
Le Lieu du crime, est déjà l'archétype du jeune
premier romantique, figure téchinienne récurrente. Lambert Wilson vient noircir le tableau:
son désespoir est contagieux. Entraînant la jeune femme dans sa déchéance, il lui sert aussi de
révélateur. Cette expérience l'aura transformée, et dès lors elle pourra devenir actrice. Le
message est ici clair: la fêlure est indispensable à la pratique du métier d'acteur. Qui est à
proprement parler un métier de fou. Ecrit par le duo Téchiné-Assayas,
Rendez-Vous
se veut une réflexion sur les affres de la création et du métier d'acteur. Le film offre une
vision originale de Paris: celui des bas fonds artistiques et de la décadence, où pornographie
côtoie performance scénique. L'acuité et la précision du regard d'André Téchiné ont séduit
le jury du festival de Cannes en 1985, qui lui a accordé le prix de la mise en scène.
Sébastien Laeng
LES ROSEAUX SAUVAGES
(France - 1994)
Avec Elodie Bouchez, Stéphane Rideau, Gaël Morel.
Commande pour une série de téléfilms produits par Arte,
Tous les garçons et les filles de mon âge,
Les
Roseaux sauvages est pourtant l'un des films les plus personnels d'André Téchiné, une magnifique peinture de
son adolescence tourmentée et du désir irrépressible pour les belles courbes masculines. 1962: la Guerre d'Algérie
touche à sa fin. Ni tout à fait adultes, ni tout à fait adolescents, Maïté, François et Serge s'épient, se heurtent
et se séduisent aux abords de la Dordogne. Leur insouciance est alors perturbée par l'arrivée d'Henri, fils de pied
noir révolté et impulsif. L'amour vient s'y mêler. Sous l'œil jaloux de Serge, Maïté tombe sous le charme du visiteur
ténébreux. François, lui, n'ose toujours pas révéler son affection pour le garçon. La caméra d'André Téchiné effleure
pudiquement les corps, met à nu les sentiments sans jamais sombrer dans le documentaire scabreux. Après un passage
remarqué au Festival de Cannes, le film a très justement reçu quatre Césars dont ceux du meilleur film et du meilleur
réalisateur. La consécration d'un metteur en scène précieux, qui a toujours refusé le spectaculaire pour mieux saisir
la justesse des êtres.
Yannick Vély
LES VOLEURS
(France - 1996)
Avec Daniel Auteuil, Catherine Deneuve, Laurence Côte.
Avec
Les Voleurs, André Téchiné s'essaie une nouvelle fois au cinéma de genre, neuf ans après
Le
Lieu du crime. L'occasion pour l'auteur des
Roseaux sauvages d'explorer la mince frontière
entre le Bien et le Mal et les démons d'un individu face à ses propres actes. Flic et voyou sont égaux;
seuls comptent les liens du sang et le code d'honneur des truands. Alex l'intègre s'entiche de Juliette,
l'ancienne maîtresse de son frère, alors qu'il tente de coincer l'assassin de ce dernier. Peu à peu, les
masques tombent. Alex soupçonne le frère de Juliette, le sanguin Jimmy, d'être mêlé au meurtre. Film
d'atmosphère à la photo exceptionnelle, moins linéaire sur le plan narratif que ses autres long métrages,
Les Voleurs commence et se termine par le regard d'un enfant orphelin prisonnier d'un monde
d'hommes. On devine qu'il devra choisir un jour entre la loi et le crime. Comme d'habitude, le casting est
excellent. André Téchiné retrouve le duo de
Ma Saison préférée: Daniel Auteuil parfait en
policier tourmenté et Catherine Deneuve, simple professeur de piano noyé dans un labyrinthe
sentimental qui la dépasse. Négligé à sa sortie cinéma en 1996,
Les Voleurs reste un film sublime.
Yannick Vély
LOIN
(France - 2000)
Avec Stéphane Rideau, Lubna Azabal, Mohamed Hamaïdi, Yasmina Reza.
Pour la beauté de la mer. Pour la magie de Tanger et le côté irréaliste et inquiétant des ruelles de la ville.
Pour le charme des personnages, ceux qui veulent rester parce qu'il sont chez eux, ceux qui veulent fuir parce
qu'ils n'ont d'autre choix. Pour ces dunes désertiques aux portes de la ville et le soleil qui n'a jamais été aussi
beau. Pour l'inquiétude et le désespoir de Saïd. Pour l'incertitude de Serge et son désir de vivre. Pour la
simplicité de la dernière scène. Pour ce repas entre amis: pourquoi sommes-nous restés, pourquoi devons-nous
partir? Pour cette scène de fouille d'un camion ou la peur des personnages transpire par tous les pores.
Pour ces incessants retours au
Fleuve de Renoir. Pour l'Espagne,
que l'on peut apercevoir au loin, les jours de beau temps. Pour l'Europe, source de toutes les espérances, Eden
tellement proche et tellement inaccessible à la fois. Pour ces enfants, désenchantés, tentant désespérément de se
cacher sous les roues des camions en transit. Pour ces trois jours, épisodes de la vie des trois personnages
principaux, instants (sur)volés, moments de grâce où nous sommes témoins d'une renaissance. Pour Sarah, ce
personnage magnifique, le plus beau de Téchiné depuis Elodie Bouchez. Pour son apparence dure, qui cache mal
une sensibilité mise à l'épreuve. Pour Stéphane Rideau. Pour Lubna Azabal. Pour Mohamed Hamaïdi. Pour Yasmina
Reza... Pour la mise en scène toujours plus fluide de Téchiné qui réalise avec
Loin son meilleur film
depuis...
Anthony Sitruk