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L'HEROIC FANTASY AU CINEMA
DE 1980 A AUJOURD'HUI
Il était une fois un genre longtemps négligé par le
septième art, un monde fantastique abritant des
magiciens et des fées, abondamment décrit par les
écrivains, mais rarement porté sur les écrans.
Aujourd'hui, l'heroic fantasy connaît son heure de
gloire au cinéma. Harry Potter et Le
Seigneur des Anneaux écrasent les traditionnels
films d'action et émerveillent petits et grands. Pour
une poignée de dollars, chaque studio entreprend
l'adaptation d'un classique de la littérature
fantastique. Les trolls et les ogres prennent enfin
leur revanche.
UN REPERTOIRE NON
EXHAUSTIF
L'heroic fantasy a souvent été confondu avec d'autres
genres
cinématographiques. Le Masque du démon de Mario
Bava ou les productions de la Hammer sont avant tout
considérés comme des films fantastiques. Malgré Les
Nibelungen de Fritz Lang (1924) et quelques longs
métrages d'animation, l'heroic fantasy n'a acquis ses
lettres de noblesse qu'au début des années 80 avec des
oeuvres comme Excalibur de John Boorman et
Conan le Barbare de John Milius. Trois raisons
peuvent être invoquées pour comprendre cette naissance
tardive. A la différence des Européens et des
Asiatiques, les Américains n'ont pas connu d'époque
médiévale. Leur attachement aux croyances sylvestres,
éléments prégnants de l'heroic fantasy, est moins
marqué que chez leurs voisins. Les principales
productions hollywoodiennes inspirées du genre ont
quasiment toutes été réalisées par des expatriés.
Deuxième explication: le coût. Fabriquer de toute
pièce un monde imaginaire avec peu de moyens relève de
l'exploit avant l'utilisation des images de synthèse.
Enfin, ultime raison: la cible. Jusqu'aux années 70,
le cinéma s'adresse essentiellement aux adultes.
L'évolution de la fréquentation vers un public de plus
en plus jeune amène les personnalités influentes à
s'intéresser à un genre littéraire très prisé par les
adolescents.
Il est difficile de cerner avec exactitude l'heroic
fantasy. Il n'existe pas de définition absolue, seuls
deux éléments importants qui délimitent notre sujet.
L'intrigue se situe en premier lieu dans un monde
médiéval. Peu importe que celui-ci soit réel ou
fictif. Sont ainsi exclus les films relatant une autre
période de l'Histoire comme les récits mythologiques
de l'Antiquité (Jason et les Argonautes), les
variations autour des Milles et Une Nuits
(Le 7ème Voyage de Sinbad) et les films de
science-fiction et d'anticipation. Malgré la présence
de dragons fourbes, un film comme Le Règne du feu
échappe à la définition stricte du genre. En dépit de
certains aspects fantastiques, La Momie,
Stargate ou Star Wars n'appartiennent
pas au domaine de l'heroic fantasy. De même, ce cadre
médiéval exclue des oeuvres oniriques comme Le
Magicien d'Oz ou Alice au pays des
merveilles. A ce monde médiéval doit s'ajouter un
environnement magique et un bestiaire fantastique.
Elfes, trolls, gobelins, licornes, dragons, magiciens
cohabitent non sans difficultés. Exit les films de
cape et d'épée, même ceux faisant appel à de
virulentes sorcières.
L'ILE AUX
ENFANTS
Les romans d'heroic fantasy sont par habitude
assimilés à des lectures enfantines, des extensions
modernes du conte de fées. Blanche-Neige et les
sept nains, La Belle au bois dormant,
Merlin l'enchanteur, Taram et le chaudron
magique; les studios Disney ont puisé dans cet
univers incomparable la source de nombreux longs
métrages d'animation. Contrairement aux films
live mettant en scène de vrais acteurs,
crayonner des dragons et des châteaux représente un
budget moindre et n'a de limite que l'imagination des
auteurs. Le mythique Seigneur des Anneaux de
J.R Tolkien fera ainsi l'objet d'une première
adaptation en dessin animé par Ralph Bakshi. L'auteur
de Fritz the Cat est contraint par ses
producteurs de condenser les trois romans en un seul
film de deux heures. Transposition scandaleuse pour
les puristes, cette version animée du Seigneur des
Anneaux (1978) cumule néanmoins 30 millions de
dollars au box-office américain et confirme l'intérêt
du public pour ces univers décalés.
Créateur du Muppet Show, Frank Oz se lance à
son tour dans l'aventure. Avec son complice Jim
Henson, il conçoit Dark Crystal, une
oeuvre d'heroic fantasy entièrement réalisée avec des
marionnettes. Grand Prix au Festival du Film
Fantastique d'Avoriaz en 1982, le film obtient un
succès à la fois commercial et critique. Dans un même
temps, les adolescents américains se passionnent pour
le jeu de rôle Donjons et dragons. Appâtés par
le gain potentiel, de nombreux cinéastes s'essaient à
cet exercice en vogue. Peter Yates s'empare du projet
Krull (1983), Ridley Scott tourne
l'impressionnant Legend (1986) avec le jeune
Tom Cruise en vedette, Richard Donner filme
Ladyhawke(1984), Rob Reiner met en scène le
comique Princesse Bride (1987), Frank Oz et Jim
Henson persistent et signent Labyrinth (1986),
une fantaisie musicale dans laquelle David Bowie
himself pousse la chansonnette. Hélas, ces
films ne rencontrent pas le succès escompté. Sorti en
1985, Taram et le chaudron magique s'avère un
gros revers financier pour Disney.
Difficile d'expliquer dans un tel contexte le triomphe
mondial de L'Histoire sans fin (1985). Cette
production allemande orchestrée par Wolfgang Petersen
(Le Bateau, Air Force One) devient un
classique instantané de l'heroic fantasy et donne
naissance à deux suites d'un niveau inégal. Le film de
Petersen marque durablement les années 80. Personne
n'a oublié le récit des aventures féeriques de
Bastian, d'Atreyu, de Falcor le magnifique
chien-dragon, du troll mangeur de pierre et de la
chanson du groupe Limahl. Egalement culte trois ans
plus tard, Willow de Ron
Howard (1988). Tributaire du genre depuis La Guerre
des étoiles, George Lucas imagine un monde
fantastique peuplé de gentils nains et d'humains
belliqueux. Avec des effets spéciaux novateurs, le
film s'impose comme la référence du moment et
réalise une belle recette aux Etats-Unis (57 millions
de dollars). Un succès sans lendemain: les coûts
effraient les investisseurs et il faudra attendre près
d'une décennie avant de retrouver des films d'heroic
fantasy destinés aux enfants sur grand écran.
CONANERIES
Au début des années 80, quelques cinéastes mettent
leur talent au service de l'heroic fantasy en
s'adressant cette fois-ci à un public plus âgé. John
Boorman réalise le magnifique Excalibur (1981)
sur la légende du roi Arthur, et Matthew Robbins le
méconnu Dragonslayer (1981). La même année, un héros aux muscles saillants débarque pour le meilleur et pour le pire: Conan. Inspiré des romans de Robert E. Howard,
Conan le Barbare est un chef-d'oeuvre furieux et
intemporel. Aidé par Oliver Stone, John Milius invente
un nouveau genre: l'heroic fantasy d'action. Une star
du culturisme, Arnold Schwarzenegger, bientôt héros
interplanétaire, une musique baroque composée par
Basil Poledouris, souvent copiée, jamais égalée, des
combats d'une violence rare pour l'époque. Un mythe
est né. Le film rencontre un large succès commercial.
Impossible d'échapper à une kyrielle de suites de plus
en plus miteuses jusqu'au navrant Kalidor avec
Brigitte Nielsen et bien sûr l'ami Schwarzy.
Après l'original vinrent les innombrables copies. Du
muscle saillant, de la
fesse rebondie, quelques collants, des haches en
plastique et le tour est
joué. La Cannon s'engouffre dans la brèche et finance
pour un budget ridicule quelques nanars dont elle a le
secret: Gor avec Oliver Reed et Jack Palance,
Les Maîtres de l'univers avec Dolph Lundgren,
ou encore The Barbarians. Bref, que du culte.
Les Italiens avaient inventé le western spaghetti dans
les années 60, place à l'heroic fantasy bolo-niaise
avec les incroyables Yor, The Hunter from the
Future et Iron Warrior pour ne citer que
les plus connus. Pour un panorama complet, il ne
faudrait pas oublier l'américano-argentin The
Warrior and The Sorceress de John C Broderick avec
David Carradine, à la réputation de croûte filmique
improbable. Seul Don Coscarelli avec la série des
Dar l'Invincible réussit à concurrencer
Conan le Barbare sur le terrain de l'heroic
fantasy d'action. Marc Singer interprète avec autorité
un guerrier pouvant communiquer avec des créatures
fantastiques.
A L'EST DU
NOUVEAU
Si les films occidentaux d'heroic fantasy sont assez
rares, l'Extrême-Orient a toujours été fasciné par le
genre. Les explications sont culturelles et
historiques. Un pays comme le Japon par exemple a
longtemps vécu sous un régime féodal autarcique,
gouverné par une poignée de maîtres d'armes. La nature
et la forêt ont toujours été sources de mystère et de
vénération. Tout un bestiaire d'animaux fantastiques
fait l'objet d'un culte païen et animiste. Après la
seconde guerre mondiale, la région est frappée par une
urbanisation rapide et un exode massif vers les
grandes villes. La population développe alors un
sentiment de nostalgie pour la campagne et la forêt
abandonnées, comblé par les grands films d'aventures,
les wu xia plan (film de sabre chinois) et les
chambara (films de samouraï). Ces longs
métrages ayant pour cadre un monde médiéval révèlent
une facette spirituelle et magique dans l'opposition
sans fin entre le Bien et le Mal.
De nombreux films d'heroic fantasy jalonnent
l'histoire du cinéma extrême-oriental. A Hong-Kong,
après un premier essai, The Butterfly Murders,
Tsui Hark révolutionne le genre avec Zu et les
guerriers de la montagne magique en 1983. Le
public répond aussitôt présent et le Spielberg chinois
enchaîne les projets comme producteur ou réalisateur.
On lui doit notamment les célèbres Histoires de
fantômes chinois mis en scène par Siu-Tung Ching,
le farfelu Green Snake ou encore le récent
The Legend of Zu avec lequel il cherchait à
concurrencer Le Seigneur des Anneaux. Au Japon,
Gojoe de Sogo
Ishii et Versus de Ryuhei
Kitamura témoignent de l'intérêt de la nouvelle
génération pour l'heroic fantasy, relookée
visuellement par l'imagerie du jeu vidéo. Enfin on ne
peut oublier les films d'animation japonais comme Princesse Mononoke
d'Hayao Miyazaki, Ninja Scroll de Yoshiaki
Kawajiri ou Les Chroniques de la guerre de
Lodoss de Ryo Mizuno.
RESURRECTION
Après une longue disette, Coeur de dragon
relance la machine en 1996. Mis en scène par Rob Cohen
(xXx), le film
démontre l'utilité des effets numériques pour créer un
monde fantastique. Tandis que les enfants du monde
entier s'arrachent les aventures d'un jeune magicien
en culotte courte prénommé Harry Potter, les studios
dépoussièrent de vieux projets entassés dans leurs
cartons. Sous la bannière de Touchstone Pictures,
succursale de Disney, John McTiernan adapte un roman
de Michael Crichton, Le 13ème Guerrier et donne
vie à une grande fresque médiévale teintée de magie
noire. Les spectateurs ne sont pourtant pas au
rendez-vous. New Line distribue Donjons et
dragons, une adaptation pour enfant du célèbre jeu
de rôle puis, convaincu par un néo-zélandais barbu du nom de Peter Jackson, finance l'adaptation
live du Seigneur des Anneaux.
Trois longs métrages monumentaux sont réalisés
simultanément pour un budget de plus de 300 millions
de dollars. Parallèlement, la Warner achète les droits
d'Harry Potter et
prévoit la mise en chantier de sept films adaptés des
romans de J.K. Rowling. DreamWorks finance
Shrek, un dessin animé entièrement assisté par
ordinateur qui détourne les codes habituels. L'ogre
est un gentil héros, la princesse une adepte du
kung-fu, le dragon tombe amoureux d'un âne; le public
s'enthousiasme pour ces personnages atypiques et leur
réserve un triomphe. 317 millions de dollars de
recettes pour le premier Harry Potter, 313
millions pour La Communauté de l'Anneau, 267
millions pour Shrek: l'heroic fantasy règne
enfin sur le box-office. Effet de mode? Succès
durable? Même les Français s'y sont mis. Luc Besson
co-écrit Arthur et les Minimoys dont il finance
l'adaptation en animation. Kaena, la prophétie
de Chris Delaporte et Pascal Pinon s'annonce comme le
premier grand dessin français, entièrement réalisé en
images de synthèse.