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HORUS, LA REVOLUTION SILENCIEUSE
Premier long métrage d'Isao Takahata, Horus, prince du soleil n'a rien d'une incartade de jeunesse, ni d'une guenille de mansarde reprisée à la hâte. Initié en 1965, le projet réunissant le carré d'as du studio Tôei Animation (Takahata, Yasuo Ôtsuka, Yôichi Kotabe et Hayao Miyazaki) a essuyé plus d'une tornade avant de voir le jour. Malmené par des pontes réticents, mutilé, retardé, le film a nécessité trois ans d'efforts herculéens et de palabres en cascades. Fragilisé par des luttes de pouvoir éreintantes, l'escadron de Takahata n'a pourtant pas à rougir de ses maladresses. En 1968, Horus… bouleverse une animation ronronnante et impose de nouveaux critères d'exigence. Une renaissance inattendue, aussi périlleuse que décisive.
POCHETTE SURPRISE
Décembre 2003, troisième édition des Nouvelles Images du Japon. Scène de la vie parisienne: Isao Takahata découvre dans l'Auditorium bondé du Forum des Images, le doublage français de son premier film - la version originale s'étant égarée dans une autre cabine de projection. Sagement installé au premier rang, le cinéaste s'essaiera pendant deux heures à un cours de linguistique improvisé. A la question: "Qu'avez-vous pensé de cette nouvelle version?", Takahata répondra par un laconique "Je n'ai rien compris", amusé et courtois. Les mystères de la distribution allant de pair avec les anachronismes, les pièces maîtresses d'Isao Takahata se sont joyeusement éparpillées dans le temps et l'espace. Les plus baroudeurs vagabondent d'un festival à l'autre, les plus empressés lorgnent sur les rayons Ghibli des boutiques spécialisées. A ce jour, quatre longs métrages de Takahata ont bénéficié en France d'une sortie nationale: Le Tombeau des lucioles (1988), Mes Voisins les Yamada (1999), Goshu, le violoncelliste (1982) (certains préfèreront la traduction littérale, Gauche, le violoncelliste) et Horus, prince du soleil (1968). Wild Side, l'une des têtes chercheuses de Bac Films, ayant acheté les droits de l'hilarant Chie, la petite peste, on espère bientôt retrouver ce titre de 1981 en salles. Pour Horus…, ignoré pendant plus de trente ans, le décalage est d'autant plus saisissant. Takahata établit un premier parallèle en accolant deux dates. 1968: enlisement de l'armée américaine au Viêtnam. 2003: envoi de troupes japonaises en Irak, contre le vœu de 80% de la population.
SAISON FROIDE
"J'ai été très heureux d'apprendre la sortie française d'Horus, prince du soleil, un peu embarrassé aussi. 1968 me replonge dans une époque trouble, le Japon traversait une crise. Peut-être les Américains ne gagneraient-ils pas la guerre? Risquaient-ils d'entraîner le Japon dans le conflit? Toutes ces questions angoissées ont influé sur la tonalité du film." Horus est une œuvre doublement politique. Au début des années soixante, les animateurs du studio Tôei endurent les affres de la standardisation et s'acclimatent aux rythmes aliénants imposés par la télévision. Une date clé: 1963. Ancien transfuge de Tôei, Osamu Tezuka fonde en 1961 sa propre société (Mushi Production) et lance dans la foulée la toute première série animée japonaise, Astro, le petit robot. Le rituel hebdomadaire et l'introduction du mouvement limité (cinq images par secondes) affolent la concurrence qui se tourne précipitamment vers le petit écran. Tôei élabore son remède maison, Ken, l'enfant loup, et confie la réalisation de quelques épisodes à Isao Takahata, alors simple assistant âgé de vingt-huit ans. Le studio se reconvertit en usine à prouesses, les effectifs gonflent en même temps que les tensions éclatent. Les revendications fusent, patrons et syndiqués s'échauffent. Inspiré de mythologies européennes et orientales, le vaillant Horus… sera le projet de la réconciliation… avant de chavirer cellulo après cellulo et de briguer le titre d'Apocalypse Now du dessin animé. Les cercles d'étude planifiés par Takahata réclament une attention de tous les instants. Les animateurs négligents se plient à une discipline drastique.
CONTREBANDE
"Pour les gens de ma génération, Horus… représente un point de départ. Ce film a exercé une influence considérable du fait de sa production, très inhabituelle pour l'époque. J'en parle aujourd'hui de manière apaisée, avec le recul nécessaire. Il s'agit d'un avis totalement indépendant de ma participation au film." En 1965, Yasuo Ôtsuka, témoin des bégaiements du studio et secrétaire général du syndicat, est approché par la direction pour mettre en chantier un nouveau long métrage. Ôtsuka supervise l'animation et désigne comme metteur en scène son secrétaire-adjoint et ami… Isao Takahata. Deux renforts précieux se joignent à l'expédition: Yôichi Kotabe (animation-clé) et Hayao Miyazaki (décors, conception graphique). Les quatre hommes gambaderont côte à côte, de succès d'estime en carrière enviée, tout au long des années soixante-dix et quatre-vingt. Miyazaki et Takahata fondent le studio Ghibli, Kotabe s'envole chez Nintendo (on lui doit les rondeurs acidulées de Pikachu et de Super Mario). A l'heure où les studios s'uniformisent et se querellent les parts de marché, Takahata et son escouade souhaitent redorer le blason du cinéma d'animation. Les retards continuels, le travail fastidieux, les réunions houleuses ne les détournent pas de leur ambition: s'écarter des conventions disneyennes, questionner la cohérence de la gestuelle et du scénario, insuffler un effet de réel dans l'action et les personnages. "Nous avons fait le choix d'un thème fédérateur, d'un sujet qui nous tenait véritablement à cœur." Hors de toute considération commerciale. Horus… sera un cruel échec au box-office japonais.
LE CHANT D'UNE SIRENE
Au-delà de ces réajustements historiques, Horus… fascine par ses tiraillements, l'impossible adéquation entre les idées avant-gardistes et les obstacles financiers et techniques. Le film a gardé les entailles de nombreuses ruptures (remontages intempestifs et autres raccourcis involontaires). Mais l'impétuosité du propos et la rigueur de la mise en scène témoignent de la finesse des intentions. De toute évidence, Horus… souffre de lacunes liées à son âge et à un environnement chaotique. Les concessions enfantines se lisent ici et là (l'ourson doué de parole, les seconds couteaux caricaturaux), l'animation consciencieuse mais rudimentaire peine à soutenir la fluidité de l'intrigue. La modernité vient plutôt des thèmes abordés et de la précision des contours: la peur de l'étranger, la vie communautaire et la puissance du personnage féminin, Hilda. L'éloquence nocive d'une jeune fille secrète dévore sans peine la figure du valeureux soldat. A la mort de son père, Horus part se réfugier dans le village de son enfance. A l'extérieur, l'ennemi avance à visage découvert. Grünwald, sorcier maléfique, règne en tyran sur les terres avoisinantes et réduit à néant toute civilisation humaine. La gravité des chants hypnotiques d'Hilda, la noblesse des rituels villageois rappellent immanquablement Princesse Mononoké et la tradition des héroïnes véhémentes de Miyazaki. L'esprit d'indépendance, l'appétit artistique n'ont pas quitté depuis la petite famille d'insoumis. Un enthousiasme que Takahata tempérera par une boutade: "J'ai du mal à revoir Horus aujourd'hui, ce film me donne des sueurs froides".
NB : Les citations sont extraites d'une conférence tenue par Isao Takahata, le 12 décembre 2003, à Paris.