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KIHACHIRO KAWAMOTO: POUPEES REVEUSES ET SECRETS D'ALCOVE


"Les poupées n'imitent pas les humains, elles ont leur vie propre." C'est sur le ton de la confidence que Kihachiro Kawamoto chuchote ces mots en esquissant un sourire. Quelques rangées derrière lui, un accompagnateur flottant entre deux fuseaux horaires dort du sommeil du juste. Attentif à sa traductrice et à ses interlocuteurs dispersés, Kawamoto imprime au dialogue une cadence sereine et familière. A bientôt quatre-vingts ans, le maître de marionnettes déploie un vrai talent de conteur. Trait d'autant plus séduisant quand on décèle dans sa voix mélodieuse une dérision enjouée, une modestie presque enfantine. Venu présenter Jours d'hiver, une œuvre chorale inspirée des haïku du poète Bashô, Kawamoto se refuse à prendre trop au sérieux les lauriers qu'on lui tresse. La troisième édition des Nouvelles Images du Japon lui a consacré une rétrospective opportune de sept courts métrages.


EPINES DE ROSE

"Je devins une fille dont on n'entendit plus la voix, qui ne rit ni ne chanta plus. (…) Mon cœur ne sommeillait pas, il était mort, tel une lande désolée envahie par les ronces. A l'intérieur de mon être, je sentais mon âme brisée." Les fées inquiètes se sont penchées sur son berceau pour bannir le mauvais sort, mais la jeune héritière a succombé à la fatalité. Non pas celle d'un sommeil éternel, mais d'un amour à jamais blessé. En 1989, Kihachiro Kawamoto retourne en Tchécoslovaquie réaliser l'un de ses courts les plus somptueux, La Princesse endormie ou l'introspection charnelle d'une adolescente insatisfaite. Entre les formules rituelles et l'intrigue empruntée aux frères Grimm, Kawamoto désarticule le mythe de La Belle au bois dormant. Quittant sa réserve et sa passivité, l'ingénue ne se pique pas le doigt au fuseau d'un rouet, comme le dictait le sortilège. Kawamoto lui préfère des tourments plus "freudiens". La princesse découvre dans une malle le journal intime de sa mère. Absorbée par cette lecture clandestine, elle y apprend l'existence d'un premier amour, un soupirant laissé pour mort, et le regret d'une liaison inachevée. L'héroïne du conte n'est plus cette belle momifiée, mais une entremetteuse, la survivance d'un fantasme qui part retrouver l'amant de sa mère puis se glisse dans ses draps. "Je rentrai au château, mon sang coulant de mon corps et de mon âme. Et ce fut tout. L'homme ne revint plus."


PRINTEMPS A PRAGUE

La sensibilité et l'audace de Kawamoto transparaissent aussitôt à l'écran. Les poupées, de taille modeste (vingt à vingt-cinq centimètres), aux doigts à peine plus grands qu'un ongle, semblent frémir indépendamment des mains qui les animent. La voix-off angélique ironise sur les frontières rassurantes du conte. La romance érotisée, qui évacue de manière abrupte les prétendants au trône ("Ce que le prince embrassa n'était pas ma bouche, mais une tasse remplie d'eau") offre la parfaite illusion d'un microcosme vivant, griffé de passions convulsives. L'impassibilité des visages en bois est assouplie par la redoutable adresse du pinceau et la limpidité de la mise en scène. Architecte de formation, Kawamoto tire profit de chaque relief, en s'imprégnant du raffinement esthétique du théâtre Nô et des thèmes existentiels du Bunraku. Cette maîtrise des préciosités du mouvement, Kihachiro Kawamoto la doit à Jiri Trnka (1910-1969), son mentor tchèque, marionnettiste à la créativité ébouriffante. Enrôlé dans l'armée pendant la Deuxième Guerre, Kawamoto débute sa carrière civile comme directeur artistique du studio Toho. Licencié au bout de quatre ans, désarçonné, il prend part à des spectacles de marionnettes et fabrique ses premières poupées. Cette formation aléatoire sera peaufinée par la rédaction de livres pour enfants, des tournages de spots publicitaires, mais surtout par sa rencontre avec Trnka qui lui enseigne son savoir pendant un an à Prague. Kawamoto réalise son premier court métrage personnel en 1968, à l'âge de quarante-deux ans.


MAINS ENLACEES

Trnka ne verra de son élève que le malicieux Ne cassez pas les branches. Humble et reconnaissant, Kawamoto ne s'érige jamais en modèle, même quand il est l'initiateur d'un projet singulier de l'animation, Jours d'hiver, réunissant trente-cinq artistes du monde entier: japonais (Isao Takahata, Kôji Yamamura, Yôichi Kotabe), chinois (Wang Bai Rong), russes (Youri Norstein, Alexandre Petrov), anglais (Mark Baker), belges (Raoul Servais) ou canadiens (Co Hoedeman, Jacques Drouin). L'œuvre collective de quarante minutes illustre le premier renku (suite de trente-six versets) du poème homonyme de Matsuo Munefusa (Bashô) et de ses disciples. Composés vers la fin du seizième siècle, ces vers embrassés nécessitent vigilance rythmique et agilité formelle. Influent, Kawamoto sert de médiateur à ses poupées grandeur nature, encourage les indécis, réconforte les pointilleux, supervise les story-boards sans retoucher les missives reçues (les seules contraintes étant la durée - une minute - et le respect des figures souveraines - l'alternance des saisons, la fleur, le cerisier… -). La répartition des versets s'impose d'elle-même. Bashô se retrouve entre les mains des plus chevronnés. Norstein se rend à Matsushima, lieu de pèlerinage du poète, pour y contempler la lune. Collègues de bureau, les deux invités canadiens choisissent de ne pas se concerter. Pendant trois ans, Kawamoto et son petit comité de correspondants studieux tergiversent dans une atmosphère bon enfant et festive. Le bouquet final ressemble à une cour d'école sage et indisciplinée, un kaléidoscope de touches humoristiques et d'énigmes spirituelles.


BADINERIES

Six comédiens issus du théâtre déclament les versets à tour de rôle. Certains fragments se détachent plus que leurs voisins: les promeneurs de Youri Norstein ("Vers badins au vent d'hiver / me voici à Chikusaï / tout à fait pareil"), la Vénus de Milo de Kôji Yamamura ("Sachet de damas / fleurs de Shiga / infusées dans l'eau de la cuve"), la chevelure-manteau de Raoul Servais, le bûcheron flegmatique de Mark Baker et bien sûr les marionnettes de Kawamoto qui ferment le cortège ("L'ombrage de la glycine / s'étend sur le promenoir"). Les regards féminins révèlent un lyrisme attendrissant: les renards amoureux de Azuru Isshiki, l'encre de chine aérienne de Reiko Yokosuka ou la silhouette maternelle de Reiko Okuyama et de son époux Yôichi Kotabe. La brièveté de chaque segment, la variété des textures et des styles abordés ajoutent à la confusion attendue. Le véritable fil rouge n'est autre que Kawamoto, dont l'humanisme et l'éloquence poussent les laborantins hors de leur retraite. Le documentaire consacré aux coulisses du film retient quelques témoignages d'anthologie: un érotomane posant devant une poupée gonflable avoue n'avoir rien compris à son verset, un deuxième confrère se dit traumatisé par les haiku depuis l'enfance, deux réalisateurs intimidés s'excusent de leur manque d'imagination. Distingué par la Grande médaille de vermeil de la Ville de Paris, Kawamoto laisse échapper dans un éclat de rire: "Si j'avais su… nous aurions travaillé avec plus de sérieux".





 
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