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KOJI YAMAMURA: LE CARROUSEL DES ENFANTS


Indépendant et prolifique, Kôji Yamamura a choisi le format souple du court métrage pour laisser galoper ses obsessions. Résolument tournée vers l'excentricité, sa boîte à malices abrite autant de têtes difformes que d'oiseaux piailleurs. Relevés d'un goût espiègle pour l'anomalie fantasque et les boucles temporelles, les dessins animés de Yamamura s'adressent essentiellement aux enfants, mais les répétitions et les assonances poétiques ouvrent sur un horizon intriguant, se réclamant à la fois de Youri Norstein, Co Hoedeman et Norman McLaren. Auteur attachant pour les grands, compagnon troubadour pour les tout-petits, Yamamura a su inventer un langage très personnel, plein de stridences magnétiques.


DE L'AUTRE CÔTE DU MIROIR

Impossible d'assujettir Kôji Yamamura à un seul univers graphique. Sa filmographie se fait l'écho d'un anticonformisme convivial, ouvert aux mutations et aux tressaillements esthétiques. Diplômé de l'Université des Arts Plastiques de Tokyo, l'étudiant a tourné le dos aux traditionnelles productions animées pour mieux soigner ses toquades. En 1993, il fonde son propre label, Yamamura Animation Inc. qui lui assure une belle liberté créative au sein d'un marché saturé. Sa notoriété dépasse aujourd'hui la simple tribu d'initiés. Nominé aux Oscars en 2002 et lauréat d'un Grand Prix du court métrage à Annecy l'année suivante, Yamamura figure sans surprise au générique de Jours d'hiver, succession de saynètes dédiées à Bâsho (pseudonyme signifiant "bananier"), le poète bohème, fils de samouraï, qui a renoncé aux facilités de la vie mondaine pour se consacrer à l'enseignement de son art. L'hommage furtif de Yamamura est de toute beauté: moins d'une minute pour faire frisotter la chevelure d'une déesse et offrir à la Venus de Milo un visage familier. Un exercice que n'aurait pas renié Pritt Pärn, l'une des influences majeures de Yamamura. Le clip Jubilee, habillage chatoyant d'une chanson de Kazuyoshi Nakamura, se veut un clin d'œil discret aux compositions nébuleuses de l'animateur estonien. Yamamura profitera de la carte blanche des Nouvelles Images du Japon 2003 pour faire projeter le Déjeuner sur l'herbe (1987) de Pärn: une symphonie subversive en quatre mouvements inspirée du tableau de Manet.


PIERRE, PAPIER, CISEAUX

Les petits fantassins de Kôji Yamamura ne parlent pas, ils marmonnent. Leur langage indistinct tient plus du gazouillis que de l'abécédaire intelligible. Karo et Piyobupt, les deux héros volatiles d'une très populaire série télévisée de la chaîne NHK, communiquent par pépiements et bulles de pensées. Yamamura cède aux caprices de l'enfance, en glissant dans ses scénarii candides (bâtir une maison, manger un sandwich) des raccourcis insolites. Personnage récurrent de sa filmographie, Pacusi, tête difforme et regard hébété, apparaît subrepticement sous une fenêtre, disparaît derrière un buisson. Les sketches de Yamamura suivent rarement une trame rigoureuse; les ritournelles répondent aux balbutiements, les héros s'échangent leur témoin sans éprouver le besoin de s'expliquer. Les péripéties de Your Choice! (1999) ont été improvisées avec une équipe constituée d'enfants. Raoul l'alligator hésite entre une visite chez le dentiste et un détour par le salon de coiffure. Yamamura chaperonne ses jeunes narrateurs et se livre à dix minutes de digressions absurdes, durant lesquelles tatou, dinosaure et visages en croissant de lune fredonnent, rouspètent et se tortillent de douleur. Chez Yamamura, les objets échappent à leur créateur, les matières (cellulo, pâte à modeler, gouache, photocollage…) se plient à toutes les torsions, toutes les métamorphoses. Les ponctuations fantaisistes - des griffonnements, des enchâssements spontanés -passent allègrement du coq à l'âne. Cette forme inachevée et fluctuante est au cœur même des expérimentations de Yamamura.


LE TOURBILLON

Kid's Castle (1995) et Bavel's Book (1996) résument bien ses deux péchés mignons: l'abstraction nostalgique et les cabrioles surnaturelles, dans un monde où prédominent les horloges, les spirales et les serpents qui se mordent la queue. Entouré de cubes multicolores et de petits trains, un bambin perd pied dans un imaginaire enchanté. Imitant un tracé approximatif, l'épopée de cinq minutes tend vers l'épure visuelle. Yamamura congédie le monde adulte, reproduit sur une page blanche un parc sans barreau. L'enfant-roi vagabonde d'un fief à l'autre, en bravant les obstacles qui se présentent à lui. Une goutte d'eau se transforme en océan, une peluche galope aux côtés d'un poisson rouge. L'enregistrement sonore prend ici toute son importance. Les chœurs simulent le clapotis des vagues, scandent les virées féeriques et bercent l'enfant dans son sommeil. Faire et défaire, évider, disloquer: Yamamura garde en mémoire les architectures éphémères du Château de sable (1977) de Co Hoedeman et la monomanie compulsive de Norman McLaren (Canon, 1964). Bavel's Book amorce une mise en abîme vertigineuse. Une tour de Babel s'échappe d'un livre et laisse entrevoir des microcosmes parallèles. Inspiré d'un conte traditionnel, le splendide Mont Chef semble né d'une croyance enfantine: en mangeant des noyaux de cerises, un homme avare se réveille avec un bourgeon sur la tête. L'arbre devient cerisier puis aire de repos pour salarymen. Furieux, l'homme en arrache les racines, avant de se noyer dans le reflet de son propre crâne.





 
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