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ANALYSE DE SEQUENCE : COMBAT DE GLACE DANS OPERATION DRAGON
En 1973, un film ouvre les portes de Hollywood à Bruce Lee: Opération Dragon. Plus particulièrement, c'est un combat situé en fin de film qui est entré dans la légende. Motif de base dans la filmographie de l'acteur, l'opposition est marquée par une volonté de vengeance. D'un combat qui semble d'abord déséquilibré, Robert Clouse orchestre une scène virtuose dont le point d'orgue se situe dans un palais de glaces, permettant un intéressant travail sur le jeu de reflets. Analyse d'une séquence devenue culte.
PREMIER CHAPITRE DU COMBAT: LA SALLE D'ARMES
A l'image de La Fureur du dragon, tourné quelques temps auparavant par Bruce Lee, on assiste à une mise à mal initiale du héros vengeur. Dans ce film en particulier, les prémices du combats opposant Lee à Chuck Norris vont à l'avantage de ce dernier, mettant ainsi en valeur le retournement de situation en faveur du héros. Il en est plus ou moins de même dans Opération Dragon. La menace de Bruce Lee proférée à son ennemi est immédiatement suivie d'un gros plan sur l'arme dont s'est doté le méchant, impliquant explicitement une mise en danger du héros. Cette impression est renforcée par le premier coup porté qui blesse Lee jusqu'au sang. Mais ce déséquilibre est en réalité un jeu, comme le prouve la provocation de Lee qui lèche sa plaie devant son ennemi. Qu'importe s'il doit, comme toujours, combattre mains nues: ce ne sera qu'une nouvelle preuve de la maîtrise de son art.
Cette scène, au découpage assez marqué éloignant la confrontation de toute notion de fluidité, a la particularité dans cette première partie (c'est à dire "pré-miroirs") de présenter Lee souvent hors du cadre, mettant en scène son ennemi recevant des coups. Le corps de Lee est ainsi fragmenté de façon à le présenter comme le catalyseur d'une force surnaturelle venant à bout de tout ennemi, si armé soit-il. La mise en scène n'oublie pas les figures imposées chorégraphiques: le ralenti est utilisé à l'occasion afin de magnifier l'action menée lorsqu'un coup est porté à l'adversaire. De même, on note l'importance de la pause post-coup qui renforce la cinégénie de la scène mais aussi le caractère héroïque de l'icône Lee. Dès les premiers instants du combat, où une caméra subjective permet de peser le regard de Lee et de jauger le danger encouru par l'adversaire, Bruce Lee se présente comme le maître sur ce terrain. Le subterfuge trouvé par l'ennemi est alors d'en changer: le combat est clairement coupé en deux, d'abord dans une salle d'armes, puis dans une salle en forme de galerie de glaces.
SECOND CHAPITRE DU COMBAT: LE PALAIS DE GLACES
Pour ses premiers pas sur le sol américain (en tant qu'acteur puisque l'homme y est né, à San Francisco), Bruce Lee et Opération Dragon s'inscrivent dans la légende hollywoodienne. Grâce à la virtuosité de ce combat final, mais aussi grâce à sa mythique référence, cette scène de miroirs étant un écho évident à celle de La Dame de Shangaï avec Orson Welles et Rita Hayworth. Inscrit dans cette lignée, la suite du combat assoit le caractère mythique de l'acteur Lee, notamment grâce à cette scène. La multiplication du personnage multiplie autant de fois la figure mythique représentée. Les ralentis de la première partie de la scène sont encore présents afin de magnifier les coups portés, mais ces effets sont renforcés par la décomposition du geste à travers les différents miroirs qui se répondent afin de mettre en scène le mieux possible la future victoire de Lee. Mais si la figure mythique est multipliée par l'intermédiaire des miroirs, il en va de même pour celle de l'ennemi.
Comme dans le début de la première partie de la séquence, le danger est amplifié. L'ennemi, régulièrement mis à terre juste avant son entrée dans cette salle, change d'environnement, espérant ainsi la perte des repères du héros. Le jeu de reflets est ainsi un outil créateur de tension, où la caméra-dieu voit tout, anticipant les attaques portées à un Lee déstabilisé en apparence. On peut noter l'emphase de la musique: absente dans la première partie du combat, celle-ci nourrit le caractère dangereux de l'atmosphère. En plus d'un changement de lieu, la rupture est aussi sonore. Malgré ce changement inattendu, la victoire va revenir presque naturellement à Bruce Lee. Alors que la première partie oppose Lee mains nues à un adversaire armé, la seconde voit ce dernier user d'un nouveau stratagème artificiel avec le jeu de miroir. Lee choisit de briser l'artifice, et ainsi de briser les miroirs, mettant fin au jeu de reflets - et par la même façon au combat. Lee ferre la proie traquée et la plante contre le mur comme un beau gibier ramené de la chasse. Il quitte les reflets alors que l'ennemi demeure enfermé. Lee appartient au monde des vivants tandis que l'adversaire se transforme en mobilier appartenant au décor, à un reflet (qui plus est d'un mort) parmi d'autres. La figure mythique est, elle, unique.
HOLDING OUT FOR A HERO
Le prétendu déséquilibre de confrontation n'est donc là que pour servir le caractère légendaire du mythe, la mise à mal initiale étant un motif récurent dans ce type de combat. Démonstration de la grammaire filmique du genre, mettant en scène un combat heurté puis aérien, avec ses ralentis, ses pauses (et ses poses) en contre-coup de la violence de certaines attaques (comme le coup de pied filmé plein cadre au milieu du combat de la salle d'armes), cet affrontement apparaît logiquement comme le point d'orgue de Opération Dragon, film qui perpétue la figure mythique de Bruce Lee sur de nouveaux territoires en respectant des motifs tels que la vengeance ou l'importance du dogme Shao Lin. Et laisse, à travers ce combat, sa signature.