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 PIERRE
CARLES PAS A PAS
Persona non grata à
la
télévision, depuis qu’il a osé la critiquer de
l’intérieur, électron libre mal considéré par la
critique cinématographique, parce que justement
issu
du petit écran, Pierre Carles est un cas à part
dans
le paysage documentaire, a fortiori français.
Alors
que le tintamarre médiatique entourant la sortie
en
salles de son premier film, Pas vu pas
pris,
l’un des plus gros succès au box-office français
pour
un documentaire avec 160.000 spectateurs, aurait
dû
lui tracer une voie par trop évidente de trublion
toléré, sinon récupéré, façon Michael Moore,
Carles
n’a pourtant cessé de remettre son travail en
question. Plutôt que de se laisser entraîner par
la
fébrilité de ses impertinents débuts de
dynamiteur
cathodique, l’ancien étudiant en sociologie,
ayant
croisé sur son chemin les thèses de Bourdieu
d’abord,
l’homme ensuite, prend du recul, questionne la
légitimité de son discours et tente de maîtriser
le
personnage teigneux et charismatique qu’il s’est
façonné à l’écran.
LA
TEIGNE
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Près de quinze ans
après
ses premiers faits d’armes, un premier bilan de
la
méthode Pierre Carles, à l’occasion de la
ressortie en
salles de Pas vu pas pris et d’Enfin
pris?, révèle un documentariste en constante
évolution, auto-produit et auto-critique, dont
les
plus récentes avancées témoignent d’une geste
cinématographique nouvelle, ou plus précisément
révisée. L’acte fondateur de Pierre Carles est
une
sortie: 24 février 1989, tout juste sorti de
l’école
de journalisme et en poste depuis seulement trois
jours à TLM, une télévision locale lyonnaise,
Carles
est mis à pied pour faute grave. Motif: au lieu
de
"filmer dans un hôpital la convalescence de la
skieuse Carole Merle, Pierre Carles détourne le
sujet.
Et zoome sur un tract méchamment anticommuniste
d'un
certain Roger Caille. Le hic, c'est que le Caille
en
question est le grand manitou de TLM. Et que
l'invité
du jour de la chaîne n'est autre que le maire
communiste de Vaulx-en-Velin, Maurice Charrier.
Ce que
ne manque pas de relever, dans un commentaire
taquin,
le piquant reporter." (in "Pierre Carles,
la
stratégie du ver dans le fruit", 4ème
chapitre du
livre Grabuge: 10 réjouissantes façons de
planter
le système, de Aimable Jr., Benoît Delépine,
Noël
Godin et Matthias Sanderson, Flammarion, 2001).
Une
anecdote caractéristique des débuts de Pierre
Carles,
et dont la portée grinçante n’est qu’une des
composantes de l’étiquette d’agitateur
impertinent et
ruant dans les brancards, qui lui colle encore à
la
peau. Il faut dire qu’alors, Carles en joue
ouvertement. Remarqué dans ce rôle par Bernard
Rapp,
il intègre quelques semaines plus tard son
Assiette
Anglaise, sur Antenne 2, et va sur le terrain
où
on l’attend: provocation de personnalités,
insolence,
billets d’humeur… Si Carles prend soin d’éborgner
au
passage son support, dénonçant régulièrement les
passerelles entre le pouvoir et la télévision, le
risque de se voir relégué à la fonction cadrée de
chroniqueur-provocateur-sous-Desproges, donc de
clown,
existe cependant. Il persiste, en tout cas, à
nouveau
chez Rapp, Dechavanne,
Ardisson…
A posteriori, l’on
serait
tenté d’y voir une tentative préméditée
d’infiltrer le
PAF, en vue de le dynamiter de l’intérieur. Mais
Carles lui-même, en bon élève bourdieusien,
invite à
se méfier de "l’illusion biographique.
C’est-à-dire tout revoir à la lueur d’un parcours
ultérieur. Il y avait un vrai plaisir de ma part
dans
le fait de rentrer à la télé. D’essayer de foutre
le
bordel. Pas forcément pour des raisons très
nobles,
d’ailleurs. Aussi pour me faire mousser… c’est un
mélange de choses très différentes. D’ailleurs,
pourquoi tu développes une sorte de
contre-pouvoir?
C’est aussi pour avoir le pouvoir. C’est pas un
sacrifice![…] Dechavanne ou Rapp, ça les
intéressait que je vienne travailler dans leurs
émissions. Ils pensaient que ça allait faire de
l’audience." (in Get Busy n°6,
décembre
2002). Carles, toutefois, ne perd pas de son
tranchant, dénonçant, à Ciel Mon Mardi!,
sur
l’antenne même de TF1 et sous les yeux médusés de
Christophe Dechavanne, le voyeurisme malsain du
magazine 52 sur la Une (à propos d’un
reportage
complaisant sur les exactions violentes d’une
bande de
pirates philippins: "Grâce à Jean Bertolino,
plus
personne n’ignore que cette dame a été attaquée
par
les pirates et qu’elle risque maintenant des
représailles") – ce qui lui vaudra la haine
d’Etienne Mougeotte et un renvoi de la chaîne.
"Il
faut parfois mordre la main de celui qui te
nourrit,
voilà ma devise. Surtout quand celui qui te
nourrit
est un homme de télé!" (in Charlie
Hebdo,
mercredi 13 mai 1998).
ALEAS
TV
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Désormais
conscientes de
l’imprévisibilité du journaliste, les chaînes
dégainent alors l’arme de la censure: M6
déprogramme
ses reportages, Hervé Bourges intervient pour
empêcher
la diffusion d’un reportage sur la fausse
interview de
Fidel Castro par PPDA… Sur la liste noire des
chaînes
hertziennes, c’est la cryptée Canal+, alors en
plein
essor sur une vague voulue comme décalée,
impertinente
– "la télé pas comme les autres" assène le
slogan – qui ouvre ses bras à Pierre Carles.
Celui-ci
prépare pour l’emblématique Nulle Part
Ailleurs
un pilote d’émission au titre sans équivoque:
Les
1001 manières de saboter une émission de
télé.
Antoine de Caunes et Philippe Vandel sont
alléchés et
attendent de lui qu’il se livre à quelques
pirouettes
potaches inoffensives. Mais Carles, opiniâtre,
n’en
fait rien: prônant la déstabilisation des
animateurs,
il n’hésite pas à citer en exemple, extraits à
l’appui, l’agression, entre autres, du
commentateur
Thierry Roland lors des tragiques événements de
Furiani. Le malaise est évident et le pilote ne
sera
jamais diffusé. C’est la première vraie
bifurcation
dans la trajectoire de Pierre Carles: devenu
épouvantail de la petite lucarne, il se doit de
disparaître corps et voix pour se faire oublier.
Il en
profite pour faire le point et élargir sa cible.
L’iconoclaste
émission
Strip-Tease, au milieu des années 90, lui
en
donnera l’occasion. Assujetti aux contraintes
fixes de
la série (absence de commentaire, transparence et
discrétion du dispositif filmique, proximité avec
les
sujets filmés), le journaliste impertinent cède
du
terrain au documentariste en devenir. Sans doute
satisfait de collaborer à l’une des plus
exigeantes
émissions de service public, Pierre Carles prend
du
recul sur sa cible favorite, la télévision, pour
en
revenir à une dimension plus sociologique:
"D'une
certaine manière, mes petits films sur Domino's
Pizza
ou le chauffeur de Chirac, tournés pour
Strip-Tease,
abordaient des thèmes qui sont au cœur du travail
de
Bourdieu: l'aliénation au travail, la domination
que
l'on subit soi-même et que l'on fait subir aux
autres" (entretien avec Olivier Cyran et
Loïc
Wacquant, le 15 février 2001 à Paris). Pierre
Carles y affine son art du montage, dont on
pourra
mesurer l’efficacité dans la suite de sa
filmographie
(une habileté aujourd’hui reconnue: Kiki Picasso
l’emploiera en qualité de monteur en 2002 sur
l’expérimental Traitement de substitution
n°4,
Stéphane Arnoux ira chercher conseil auprès de
lui en
2004 pour La Carotte et le
bâton…) et
se voit obligé de faire pleinement confiance aux
images sans pouvoir les occuper physiquement.
Habitué
à une télévision de plateau, cet espace saturé
d’une
cacophonie de paroles dont aucune n’a le temps de
prendre l’ampleur qui serait nécessaire à ce
qu’on
puisse l’entendre vraiment, Pierre Carles trouve
ici
l’opportunité libératrice d’aller plus au fond
des
choses: "Dans le documentaire sur Dominos
Pizza,
qui date de 1994, où l'on voit les différentes
formes
que peut prendre la domination, j’ai utilisé de
façon
sauvage les analyses de Bourdieu.[…]
J'essayais
de filmer, dans ce cadre-là, des situations
d'aliénation au travail. Je me suis donc un peu
penché
à l’époque sur les questions de domination, c’est
pour
ça que j’ai une certaine légitimité pour parler
de
cela. C’est ce qui me différencie d’un
journaliste qui
fait un sujet là-dessus, en n’ayant qu’une
connaissance très superficielle du sujet, voire
aucune, et qui fait croire qu’il est très
compétent" (interview par Fred
Alpi au fanzine Barricata).
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