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DES TELES ET DES HOMMES

Au sortir d’un film aussi ambitieux, Pierre Carles est tenté de s’offrir une respiration. L’année suivante sort donc Enfin pris?, sorte de deuxième volet plus mature et auto-parodique à Pas vu pas pris, mais aussi écho à La Sociologie est un sport de combat. "Ce qui est devenu Enfin pris? a failli être un prologue de La Sociologie est un sport de combat. On voulait expliquer pourquoi on déroulait un film de deux heures vingt consacré à Pierre Bourdieu sans qu'il y ait de contradicteurs — critique qui a d'ailleurs été faite à la sortie du film. La réponse est Enfin pris?" (in Repérages n°33, octobre 2002). L’occasion également pour Carles d’en finir, au moins temporairement, avec le personnage de teigne frondeuse bâti pendant ses années télévision. Le documentariste nous livre donc un condensé de son savoir-faire dans un film en apparence mineur. C’est l’archiviste forcené et rancunier, d’abord, qui se fait jour et déterre des séquences de travail tournées au début des années 1990. A l’époque, Carles travaille avec Daniel Schneidermann à un documentaire sur la familiarité entre politiques et hommes de médias, sur le mode du film animalier. Dix ans plus tard, Schneidermann le "rebelle" travaille sur France 5 et, selon Carles, est rentré dans le rang en se rendant coupable de ce qu’il reprochait autrefois à la télévision. Pour preuve, Pierre Carles extrait soigneusement des séquences accablantes d’une émission consacrée à Pierre Bourdieu, où ce dernier n’est jamais en position de s’exprimer, sans cesse mis en danger par les interventions sauvages de ses contradicteurs. La démonstration est évidente: le monteur Pierre Carles est de retour et, avec une acuité de sniper, remet son ancien collègue à sa place. De même, l’élève de Bourdieu trouve aussi à s’exprimer, à justifier la parole du sociologue s’interrogeant: "Est-il si difficile d’être entendu des journalistes quand on parle du journalisme? Pourquoi ne peut-on rien écrire sur cette profession sans avoir à se justifier, devant les tribunaux parfois, et sans s’exposer à l’abus de pouvoir des prières d’insérer et des droits de réponse sans appel? […] Pourquoi ceux qui ont un quasi-monopole de la diffusion massive de l’information ne supportent-ils pas l’analyse des mécanismes qui régissent la production de l’information et, moins encore, la diffusion de la moindre information à ce propos?" (in Le Monde Diplomatique, février 1998). Ou affirmant, encore: "Il n'y a pas de milieu qui aime être objectivé. Le sociologue est mal vu parce qu'il dit des choses qu'on ne veut pas savoir. […] On ne peut donc attendre un renforcement durable du camp de la morale journalistique que d'un renforcement de la critique interne et aussi de la critique externe, et en particulier d'une analyse sociologique objectivante à laquelle les journalistes ont d'autant plus intérêt (même s'ils croient souvent le contraire) qu'ils sont proches du pôle autonome" (in Les Cahiers du journalisme n°1, juin 1996).


Mais ce qui aurait pu n’être qu’une habile démonstration de l’incapacité à l’autocritique de la télévision, cette "puissance invitante" comme Carles la surnomme, n’en reste pourtant pas là. La deuxième partie du film, oscillant, indécidable, entre le documentaire et la fiction, sera l’occasion pour Carles de "tuer", ou pour le moins de remiser, son personnage envahissant et bavard (présence physique à l’image et retour des commentaires off, absents de La Sociologie est un sport de combat). Retournant contre lui-même l’arme de l’objectif et du montage (le film bascule dans la semi-fiction après une sorte de "trucage" où le corps de Pierre Carles disparaît littéralement du décor, puis, plus tard, c’est l’image dans sa totalité qui disparaîtra, plongeant la salle dans le noir complet, laissant le spectateur se rattacher à la seule bande-son), le réalisateur se rend, DV au poing, chez un improbable psychanalyste gloseur. Là, il s’interrogera, au cours d’un surréaliste dialogue de sourd ("vraiment, parce que le vrai ment", entre autres aphorismes-valises assénés par l’original analyste), sur les ambitions inconscientes que pourraient révéler son acharnement. "Est-ce que ma position de marginal, de "chevalier blanc de la télévision" ou, pour aller vite, de Don Quichotte du PAF n'a pas vu le jour pour de mauvaises raisons? Est-ce que je n'aurais pas souhaité piquer la place d'untel ou d'untel? Et n'y aurait-il pas du ressentiment derrière tout cela? Il me semble qu'on a affaire à un mélange complexe de toutes ces choses-là. Après réflexion, je pense que ce n'est pas impossible que ce soit par jalousie, par compétition, voire par aigreur, que j'ai été amené à attaquer certaines personnes. […] Pourquoi fait-on les choses, et au-delà de cette question, qu'est ce que c'est que le contre-pouvoir? N'est-ce pas tout simplement une autre forme de pouvoir, rémunéré autrement, comportant d'autres formes de gratification?" (op. cit.).


Séquence drolatique, donc, mais également épisode-clé dans la filmographie du documentariste, dont la méthode est volontairement poussée dans ses limites narcissiques. Ainsi, lorsque Bourdieu évoque, dans le film, "l’intérêt d’avoir des gens qui trahissent leur univers, parce que ce qu’ils racontent a parfois plus de poids que si c’est raconté par des observateurs extérieurs", la remarque vaut à la fois pour Schneidermann que pour Carles. Enfin pris? marque le divorce définitif de Carles avec la télévision, qui l’a trahi et qu’il a trahie en retour. "Je ne suis pas certain que la critique des médias soit le vrai sujet d’Enfin pris?. Il est plutôt question des parcours des uns et des autres, qui débouchent sur d'éventuels retournements de veste. C'est aussi un film sur le fait de laisser tomber à un moment donné certains idéaux de jeunesse, ce qui n'est pas spécifique à la télévision. Mais je parle de choses que je connais, qui me sont intimement proches, et je les travaille avec une matière autobiographique. […] Je ne pense pas que je m'embarquerai à nouveau dans un film sur la télévision. Je n'y travaille plus depuis cinq ans, et je n'ai plus de matière intéressante pour raconter autre chose que ce que j'ai déjà raconté à travers Pas vu pas pris et Enfin pris?. Je pense que la boucle est bouclée" (op. cit.).


ENFIN CALME?

De fait, le travail suivant de Pierre Carles, Attention Danger Travail en 2003, est différent à plus d’un titre. D’une part, il s’attaque à un thème éloigné de ses préoccupations habituelles. D’autre part, Carles se débarrasse de ses atours démiurgiques et laisse son travail être pénétré et nourri par d’autres. Images télévisées, bien sûr, ce qui n’a rien de nouveau (publicités, discours politiques…), mais également extraits de film sur le même thème. Si l’on retrouve l’ironie, le rythme, la force du montage et l’efficacité propre à Carles, il ne s’agit plus d’une enquête linéaire menée par une personnalité forte aux tendances nombrilistes plus ou moins auto-parodiques, comme le furent Pas vu pas pris et Enfin pris?, ou d’un portrait comme dans La Sociologie est un sport de combat. En déplaçant son champ d’action, Carles en profite pour s’effacer plus encore, gagner en modestie. Partie d’un tout collectif, d’une compilation bâtie en cercles concentriques autour d’un même thème, Carles rend paradoxalement sa parole plus légitime. Ce que le film y perd en unité, esthétique notamment, il le récupère en apparaissant pour ce qu’il est: la première partie, l’exposition, d’une démarche au long cours (la deuxième partie, Volem Rien Foutre Al Païs, est en cours de montage et devrait comporter deux chapitres de plus de deux heures chacun — voir notre entretien avec Pierre Carles). Par la mise en parallèle d’expériences (l’épisode Pizza Americana issu de l’émission Strip-Tease, par exemple, où comment un livreur de pizza doit se plier à la norme, aussi stupide que soit celle-ci) et de témoignages (l’occasion de citer concrètement une influence forte, en la personne de Bruno Muel, dont un poignant extrait d’Avec le sang des autres, 1974, irrigue le cœur du film), le trio Carles-Coello-Goxe pose les bases d’un débat nécessaire. A l’écran d’une part (ébauché par un Loïc Wacquant limpide, dans un extrait préalable d’Uppercut, un film de Carles consacré au sociologue, encore en gestation aujourd’hui), devant l’écran d’autre part. En effet, désormais quasiment auto-produit par la société C-P Productions, Pierre Carles a fait son deuil des diffusions télévisées, qui lui sont systématiquement refusées, et se concentre sur le petit parc d’écrans de cinémas qui lui sont offerts à la sortie de chacun de ses films pour animer de nombreuses discussions après projection. Car le film ne cède pas au didactisme. Il ne s’agit pas, ou pas seulement, de servir un discours. Détaché de l’esthétique télévisuelle de document à charge, Attention Danger Travail laisse le spectateur seul juge de ce qu’il lui est donné à voir, même si largement aidé par un montage privilégiant la collusion ironique: "L’humour n’interdit pas la rigueur, et permet sans doute d’atteindre la subversion là où un sérieux de circonstance aurait pu accoucher d’un réquisitoire fastidieux. Ça nous semblait d’autant plus nécessaire que le chômage est toujours évoqué avec des accents dramatiques, misérabilistes", explique Goxe dans un hors-série spécial du magazine CQFD. D’une élémentaire évidence formelle, débarrassé des parfois agaçantes afféteries narcissiques propres à Carles, Attention Danger Travail est peut-être un des films les plus simples, et pourtant des plus élaborés de Pierre Carles. La forme ne s’impose plus sur le fond, et l’ambition militante du documentariste ne s’en voit que mieux servie: le message circule, interpelle et dispose de la latitude nécessaire pour exister seul, sans pour autant s’imposer avec violence au spectateur, ni passer par le tamis de la distanciation drolatique. Ni vieux, ni traîtres, dernier documentaire en date de Pierre Carles, confirme cette orientation nouvelle du documentariste vers l’épure, comme un héritage à retardement de l’expérience Strip-Tease.


Trajectoire singulière, donc, que celle de Pierre Carles, qui explique en grande partie le désamour généralement constaté de la part de la critique et du grand public. Pour autant, les travaux du documentariste, qui ne cesse de questionner ses productions et de se remettre lui-même en question, ne sont pas à négliger. Des films comme La Sociologie est un sport de combat ou Ni vieux, ni traîtres, certes pas exempts de défauts, n’en demeurent pas moins précieux, d’une part par leur rareté (le premier est le seul documentaire jamais tourné autour de Pierre Bourdieu, le second arpente des sentiers communément contournés aujourd’hui) et d’autre part par leur honnêteté et leur rigueur formelles. "J’essaie de faire en sorte que mes films ne soient pas des films moralisateurs. Rien ne m’énerve plus que ces films qui te prennent par la main pour te dire ce qu’il faut penser, qui tentent de te faire rentrer dans la tête le bon discours militant ou engagé. Je milite plutôt pour que les gens s’emparent des documents, des réflexions, et qu’ils fabriquent leur propre pensée. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait une activité du spectateur, plutôt qu’une passivité comme devant la télévision ou parfois dans certains films militants, et une autonomie, quitte à ce que celui qui regarde un film soit dérouté et pas forcément conforté dans ce qu'il pense déjà. […] Il faut se battre contre les attentes présupposées du public, sous peine de tomber dans la démagogie" (op. cit.). Une profession de foi qui l’honore.





EN SAVOIR PLUS

Ce 21 septembre ressort en salles le diptyque Pas vu pas pris / Enfin Pris?. L’occasion de voir ou revoir les deux films-pivots de la filmographie de Pierre Carles. Cette ressortie accompagne, dans le cadre du programme TNT (Tir Nourri sur la Télévision) distribué par Co-Errances, la compilation Désentubages cathodiques (cf. affiche ci-contre). Nous n’avons pas encore pu voir ce bout-à-bout collectif de documents anti-TV, mais ne manquerons pas d’y revenir en temps voulu.
A noter également que le magazine CQFD n°23, dans son supplément Spécial Deux ans daté mai 2005, rappelle justement que la bonne fée Co-Errances, indispensable coopérative d’intérêt collectif, s’est penché sur le berceau de C-P Productions. A lire et soutenir sans modération.

QUELQUES LIENS :

http://atheles.org/cpproductions/
http://www.homme-moderne.org/images/films/pcarles/
http://www.co-errances.org/




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