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SAUL BASS - ARTISAN D'HOLLYWOOD
Autrefois, les films étaient précédés en salle d'un dessin-animé de cinq minutes, cherchant humblement à égayer
les spectateurs et leur rappeler le caractère festif d'une soirée au cinéma. Malheureusement, l'avènement de la
télévision et de la publicité, et le budget démentiel dont ces films avaient besoin, ont contribué à la fin du
court animé. Saul Bass fut l'un des premiers à offrir au public une alternative artistique à ce triste néant. Le
court-métrage ne sera plus avant le film, mais fera désormais partie intégrante de ce dernier!
L'œuvre de Saul Bass (1920-1996) se retrouve aujourd'hui à la base de beaucoup de secteurs de communication
visuelle: conception artistique, logos, publicité, affiches, design, effets graphiques, génériques... Sur plus
de cinq décennies, il a travaillé au contact d'entreprises aussi différentes que les grosses industries américaines,
les grandes lignes aériennes et le cinéma hollywoodien. Sa longue et prolifique carrière a influencé des légions
de concepteurs, de réalisateurs de publicité, de clips et de films, un peu partout dans le monde. Si pour le grand
public, son travail publicitaire sera à jamais dissocié de son nom, à cause bien évidemment du fait que les spots
ne sont jamais signés, il restera en revanche à jamais lié à celui de trois grands cinéastes: Alfred Hitchcock,
Otto Preminger et Martin Scorsese.
En continuelle avance sur son temps, et en recherche permanente d'un style toujours plus contemporain, Saul Bass
devançait d'une dizaine d'années la qualité et l'inventivité de la photographie des films. Conseiller technique et
artistique, il serait même à l'origine de certaines scènes tournées par ces trois cinéastes, comme par exemple la
célèbre scène de la douche de Psychose d'Alfred Hitchcock! En plus de son travail sur les génériques, Saul
Bass restait continuellement en alerte sur le plateau, constamment prêt à souffler une idée géniale ou novatrice à
l'oreille attentive du réalisateur. Il mit d'ailleurs en scène lui-même quelques court-métrages, souvent en
collaboration avec sa femme, Elaine Bass, artiste elle aussi.
Au fil des années, malgré les récompenses et la reconnaissance unanime des cinéastes, la grande force de Bass fut
de rester humble, et de se plonger inlassablement dans le travail. Il avouait même avec modestie: "Il n'y a rien
de fascinant dans ce que je fais. Je ne suis qu'un artisan, un ouvrier. J'ai de la chance que mon travail soit
reconnu, bien sûr, mais cela récompense mes collaborateurs plutôt que mon propre ego. Comment je soigne mon ego?
En travaillant. Mon œuvre est ma récompense." Et son œuvre sur les génériques s'étend de Psychose à
Casino, en passant par West Side Story, Spartacus, La Mort aux trousses, Sueurs
froides, Sept ans de réflexion, Les Affranchis,
Le Temps de
l'innocence, Autopsie d'un meurtre, Les Nerfs à vif et
Alien... Un
véritable programme de cinémathèque.
Créatif et débordant d'idées, il maîtrisait aussi bien l'animation, les prises de vues directes et l'ornementation
des textes. Il réalisait des génériques qui non seulement ouvraient et introduisaient le film, mais qui étaient
également une extension du style de ce dernier. Chaque séquence était en elle-même un court-métrage qui préparait
le spectateur à ce qui allait venir. Un film dans le film, une mise en condition, un véritable prologue. Tout en
rendant un sincère hommage à tous les acteurs et techniciens du film, dont les noms défilaient sur son générique,
Saul Bass expérimentait une nouvelle forme de cinéma, dont le style épousait à merveille celui des grands maîtres
en matière de stylisation que sont Scorsese et Hitchcock.
Il expliquait son travail ainsi: "Mon but au travers du générique est de préparer le spectateur à l'émotion du
film, à lui ouvrir l'appétit, à le plonger dans l'ambiance de l'histoire, en abordant déjà, et de manière
métaphorique, tous les thèmes présents dans le film. C'est une sorte de conditionnement, une expérience qui fait
que lorsque le film commence, le public a déjà ressenti une résonance émotionnelle." Le résultat est à chaque
fois unique, inégalé. L'œuvre de Bass hypnotise de manière répétitive et abstraite, et plonge l'audience dans un
état de rêve, particulièrement dans les films d'Hitchcock, avec ces spirales en mouvements, ces grésillements de
lignes, le tout excellemment mis en musique par Bernard Herrmann. Durant sa fructueuse collaboration avec Preminger
(onze films), Saul Bass réalisa certaines de ses meilleures séquences, comme par exemple le générique d'ouverture
d'Autopsie d'un meurtre, où la silhouette d'un corps disloqué apparaît en fondu à l'image. Sur une musique
jazzie de Duke Ellington, composée sur la demande de Saul Bass, qui traduit déjà l'atmosphère du film, le corps se
reforme petit à petit, comme un puzzle mystérieux et inquiétant.
Pour Scorsese, Bass réalisa de nouveau quelques uns des plus beaux génériques de ces quinze dernières années. Pour
Les Nerfs à vif, et bien que le film soit probablement le moins bon du cinéaste, il filma la surface de
l'eau en réussissant à concentrer dès les premiers instants une tension menaçante qui ne quittera jamais le film.
Jouant avec les lignes et le mouvement de l'eau, il s'amuse à mettre en fondu des éléments aussi différents qu'un
aigle, une bouche, une ombre ou un œil en gros plan. Pour Le Temps de l'innocence, il mélange astucieusement,
et toujours en fondu, le tissu fragile de l'époque à laquelle le film se réfère, et une vingtaine de fleurs en train
d'éclore en vitesse accélérée. Enfin, pour Casino, il parvient à marier les néons des enseignes colorées de
Las Vegas et la vertigineuse chute d'un corps en proie aux flammes de l'Enfer, à la Passion de Saint Matthieu de
Jean-Sébastien Bach.
Il continua de travailler auprès de Scorsese jusqu'à sa mort le 25 avril 1996. Il traça derrière lui la route à
suivre pour de nombreux cinéastes et artistes, comme par exemple Jake Smith, qui créa le design des icônes pour
PC et MAC, ou encore Kyle Cooper qui réalisa le sublime générique de
Se7en de David
Fincher. Son nom est désormais associé à la récompense décernée chaque année au meilleur générique de film.
Chapeau, Monsieur Bass.