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LA CONCORDANCE DES LANGAGES








Selon Stephen Daldry, dans The Hours, chacun de ses personnages est le héros de son propre film. Chacun écrit ainsi sa propre histoire sur son trajet, croisant à l’occasion le chemin tracé par d’autres. Le principe s’applique tout autant au film entier. Le scénariste n’y est pas seul conteur : le metteur en scène, le monteur, le compositeur, le décorateur, l’acteur, son corps et sa voix, chacun raconte sa propre histoire, chacun participe par sa brique à l’élaboration d’un univers commun au même titre qu’un jardin personnel, et ce à travers son propre langage.


L’œuvre du réalisateur anglais est une adaptation du roman éponyme de Michael Cunningham, qui lui-même s’était inspiré librement de l’univers de Virginia Woolf pour écrire son livre. Le principe de The Hours est le suivant : retracer les trois journées respectives de trois femmes vivant à des époques différentes, dans des lieux différents, mais reliées entre elles par de sourds échos distillés au fil de l’histoire. La journée de Virginia Woolf (Nicole Kidman) qui s’attelle à l’écriture de son principal chef d’œuvre, Mrs Dalloway (1925). La journée de Laura Brown (Julianne Moore) qui s’apprête à faire un gâteau pour l’anniversaire de son époux. Enfin, la journée de Clarissa Vaughan (Meryl Streep), qui prépare une fête pour un ami. Entre elles, un fil d’Ariane littéraire, un même refrain, pièce de puzzle identique à chacun des tableaux : Mrs Dalloway. Woolf l’écrit, Brown le lit et Vaughan le vit. Daldry, en étalant sa narration en trois étages, avait, aiguille à la main, le but de les relier entre eux, de reconstituer leurs coutures, d’assembler leurs couleurs similaires ou disparates. L’occasion ainsi d’employer toute une grammaire cinématographique, de convoquer chacun de ses mots pour en faire des phrases, d’inviter chaque langage dans une concordance symphonique en trois temps qui ne feraient plus qu’un.


A l’occasion de ce retour sur The Hours, nous verrons de quelle façon s’organisent ces différents dialogues à partir du récit lui-même, puis de sa mise en scène et enfin de ses influences périphériques.


LA NARRATION SYNECDOQUE

L’un des principaux enjeux de l’entreprise menée conjointement par Stephen Daldry et son scénariste David Hare était de mettre à l’image les trois journées vécues par ces trois femmes différentes tout en faisant ressentir leur corrélation et leur étroit voisinage. Ce que l’une écrit va changer la vie de la seconde, et ce que vit la troisième correspond à ce que rédige la première. Trois pas de danse exécutés en parallèle, semant sur leurs traces les indices narratifs qui feront que leurs lignées se rencontreront, ne serait-ce que pour se frôler. Au-delà des purs rebondissements scénaristiques (A rencontre B ou B rend visite à C) que nous nous proposons d’étudier dans un premier temps, Daldry disperse ça et là ses objets et motifs sur le chemin de son film comme autant de cailloux menant à une même destination. En soi deux premières routes narratives qui cimentent son histoire tripartite.


1- Le langage narratif

The Hours, outre le fait qu’il s’agisse d’un film se nourrissant d’art (les œuvres de Virginia Woolf, le livre de Michael Cunningham), est avant tout un film sur l’art. Sur l’acte de création, et ce dans toutes ses nuances et teintes diverses, sur le besoin de créer, sur l’opium qu’il procure, l’élévation qu’il permet comme le regard qu’il offre. Daldry expose cet éventail de propositions comme autant de façons de vivre l’art, et peint ainsi trois personnages habités par ces mêmes questions. Virginia Woolf a 41 ans, elle est romancière et a déjà écrit trois romans, souffre de troubles mentaux qui l’ont poussée par le passé à des tentatives de suicides. En 1923, elle débute l’écriture de Mrs Dalloway, le roman que vient d’entamer Laura Brown. Brown est une épouse modèle de l’Amérique des 50’s, celle des promesses d’après-guerre et de l’enthousiasme généralisé. Elle a un fils, est enceinte, mais ne semble plus pouvoir supporter l’existence qu’elle mène. La lecture du roman de Woolf est pour elle une fenêtre ouverte vers une autre possibilité de vie. Clarissa Vaughan, elle, vit en 2001, et prépare une réception pour fêter un de ses amis poète. Ce dernier la surnomme Mrs Dalloway, renvoi direct à l’héroïne de Woolf qui elle aussi s’apprête à organiser une fête.


Le poète en question n’est autre que le fils de Laura Brown, découvre t-on à la fin du film, abandonné enfant après que la jeune femme ait pris la décision de fuir la vie qu’elle menait avant cette journée particulière. Brown finit par retrouver Vaughan lors de la fête gâchée et lui explique sa décision ainsi que le prix qu’elle lui en a coûté, tandis que le film se referme sur la figure matriarcale de Virginia Woolf (qui a écrit, en quelque sorte, les destins de Laura et Clarissa) s’éteignant des années après l’écriture de son œuvre en se noyant dans la rivière d’Ouse. Voici en résumé la ligne narrative de Daldry, couvrant plusieurs existences qui s’entremêlent sur 80 ans - ou simplement trois journées, l’histoire aplanie dans son ordre diégétique qui sera contée en confrontant ses différents fragments afin de mettre en relation leurs ligatures explicites ou implicites. Réunis par leur rapport à l’art, les personnages de Daldry le sont aussi de par leur condition féminine. The Hours retrace un siècle de femmes dans ce qu’il peut comporter d’archétypes apparents. Le récit parcourt ainsi les époques, d’une artiste qui, par sa condition de femme, ajoute malgré elle une spécificité à son œuvre, d’une femme d’intérieur, épouse parfaite dont les conditions de vie sont principalement dictées par son sexe, à une femme libre et indépendante du nouveau siècle, incarnation moderne d’un modèle qui a évolué des années durant. Elles sont pourtant liées par une même modernité, tranchant avec les prototypes d’époque pour essuyer les plâtres de leur propre chemin. Woolf semble bien étrangère à la vie de famille que mène sa sœur Vanessa, dont les enfants bourdonnent comme autant d’ovnis autour de l’artiste solitaire. Ce qui définit Virginia, avant sa condition d’épouse ou de mère, c’est son désir de création, non pas maternel mais artistique. Quant à Laura Brown, si elle apparaît comme l’archétype de l’épouse modèle trônant sur une réclame pour des produits d’électroménager de l’Amérique des années 50, celle-ci s’échappe davantage d’un mélo de Douglas Sirk où l’on étouffe sa dépression dans un coin de cuisine, et encore plus de tout contexte cinématographique en devenant à l’écran une mère qui abandonnera sa famille et ses enfants, une tache dans le portrait policé et technicolor de la famille parfaite. La modernité de ces femmes réside dans leur capacité à faire un choix de vie, plutôt que de se plier aux emplois qui leur ont été délégués depuis des années.


Le choix d’une vie, et ainsi le choix d’un art. C’est ici que le langage narratif commence à s’exprimer par correspondances. Si Woolf se lance dans l’écriture de Mrs Dalloway, c’est également pour en user la canne: l’art est acte de création mais également refuge des heures dévorantes, une nouvelle voix comme une nouvelle opportunité de dialogue. L’art de Laura Brown, c’est ce gâteau d’anniversaire, défi impossible et drame trivial, miette infime qui cristallise son éperdu désespoir. Enfin, l’art de Clarissa Vaughan, nouvelle Dalloway, c’est l’organisation de sa réception, acte refuge voisin de la démarche de Woolf. Pour Vanessa Bell (Miranda Richarson), sa soeur, « [Virginia] a deux vies : elle a la vie qu’elle mène et le livre qu’elle écrit ». Si l’allégation caricature en partie l’art de sa sœur, elle pointe correctement le principe de correspondance. De même, pour Richard Brown (Ed Harris), Clarissa Vaughan est « Mrs Dalloway, organisant sans cesse des réceptions pour couvrir le silence ». Son personnage obéit donc à la même idée d’un art échappatoire comme acte manqué. L’art devient pluriel au point de toucher des domaines qui en sont assez éloignés, où il est davantage question de représentation métaphorique et de non-dit suggéré témoignant d’un univers mental aussi vivace que l’environnement extérieur - même si celui-ci est limité aux cloisons de la psyché de ces trois femmes. Les désirs d’évasions s’expriment par décalages et par bribes mais possèdent la même importance, si ce n’est plus, que ce qui est dit ou montré. A l’image des journées qui suggèrent une vie, chaque détail, objet ou geste peut suggérer bien plus que ce que l’écran ne veut bien montrer.

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