"SAY YOU’LL WORK FOR FREE AND MAKE YOURSELF INVALUABLE"
Les épisodes de L’Inspecteur Harry ont non seulement été pour Clint Eastwood un point d'assise à son statut d'acteur, mais également un moyen de faire ses armes dans le métier de réalisateur. Lors du tournage du premier volet en 1971, Don Siegel étant malade pendant plusieurs semaines, il confie le plateau aux mains de l’acteur, qu’il avait déjà dirigé dans trois productions (Un shérif à New York, Sierra Torride et Les Proies). Fort de ces essais concluants derrière la caméra, Eastwood se lance la même année dans sa première réalisation avec un étonnant thriller à petit budget parfaitement maîtrisé: Un Frisson dans la nuit. Le nouveau réalisateur admet volontiers qu'il a appris à travailler en regardant les autres réalisateurs, en particulier ses deux mentors Sergio Leone et Don Siegel, à qui il dédiera en 1992 son film le plus personnel, le plus abouti qu'est Impitoyable. L'influence de ces deux hommes est très nette dans le travail d’Eastwood, qui a su mélanger leurs deux esthétiques pour finir par se les approprier totalement, définissant ainsi son propre style. Il travaille à la fois sur les cadrages insolites, les gros plans et la chorégraphie de l'espace à la manière de Leone, mais aussi sur la rapidité, l'énergie et la vivacité qui se dégage de la réalisation de Siegel. De leur enseignement, il tirera également ce qui fait désormais sa marque de fabrique: un goût particulier pour les jeux d’ombres et de lumières qui à la fois découpent les visages, à la manière du réalisateur italien, et créent des ambiances étranges proches de celles qu’affectionnait le second maître. Eastwood aime à dire que c’est la luminosité qui rythme ses tournages, il ne filme pas les acteurs, mais la lumière qui les entoure.
LE ROYAUME DES ANGES ETRANGES
A ce travail esthétique, Eastwood ajoute des thèmes récurrents et très personnels hérités de son adolescence. De son background de fils d'ouvrier voulant échapper à la réalité, sort le héros laxiste et fêtard aimant la franche rigolade entre amis, que l'on retrouve en particulier dans Doux, dur et dingue (1978) et sa suite Ça va cogner (1980) ou encore Pink Cadillac (1989), mais aussi dans certaines scènes de Bronco Billy (1980), Le Maître de guerre (1986) ou Space Cowboys (2000). De cette même jeunesse et de son travail avec Leone vient également le thème du trauma du passé qu’il développe dans nombre de ses films. De sa première production, Pendons-les haut et court, à ses derniers films, le diptyque Mémoires de nos pères / Lettres d’Iwo Jima en passant par L’Homme des hautes plaines, Josey Wales, hors-la-loi, Firefox, Impitoyable, Mystic River ou Million Dollar Baby, tous ses héros ont un passé plus ou moins chargé, lourd à porter qui influence et souvent gangrène le présent montré dans le film. A ceci il associe, la plupart du temps, une dimension mystique voire même fantastique. Ses personnages ne sont plus complètement des hommes, leur passé les a transformés en une sorte de fantômes vengeurs, d’anges étranges, de revenants hallucinés. Tout ces thèmes et son esthétique sont condensés à merveille dans Minuit dans le jardin du bien et du mal. Avec comme toile de fond la ville de Savannah, le film mélange en un cocktail détonnant de lumières filtrées la décontraction festive et les croyances mystiques du sud. "To understand the living, you got to commune with the dead" déclare la prêtresse vaudou Minerva, comme un credo que Clint Eastwood déclinerait dans bon nombre de ses films.
"I WATCHED SIDNEY LUMET, WHO IS 80, AND I FIGURE, I'M JUST A KID"
A partir des années 80 (symbolique tournant de la cinquantaine) est apparue une nouvelle thématique dans ses films, celle du héros vieillissant. D'abord en filigrane dans Firefox (1982), l'idée s'est peu à peu développée pour s’implanter dans tous ses films. Du chanteur country s'autodétruisant dans Honkytonk Man (1982) au vieux cowboy rangé d'Impitoyable (1992) il a été tour à tour ancien militaire en charge de nouvelles recrues dans Le Maître de guerre (1986), réalisateur machiste remettant sa vie en question dans Chasseur blanc, cœur noir (1990) et flic sur le point d'être remplacé par un jeune bleu dans La Relève (1990). Signalant ainsi la fin de ses époques "cowboy" et "mauvais flic", il a ancré la dernière décennie de sa carrière dans cette thématique du vieillissement, la poussant toujours plus loin. Ancien garde du corps, shérif des années 60, photographe solitaire, voleur à la retraite, journaliste au bout du rouleau, pilote d'essai recyclé en constructeur de satellites, agent du FBI ayant subi une transplantation cardiaque, ou entraîneur de boxe immobile, tous ses derniers films le mettant en scène tissent la même trame, et montrent la prise de conscience flagrante d'un Clint dans sa septième décennie. Créance de sang sorti en 2002 s’était fait la matérialisation de cette usure, montrant une réalisation moins stricte que d’habitude et un acteur fatigué par ses 72 années. Un bémol dans la capacité de Eastwood a tenir la double casquette, rapidement effacé par Million Dollar Baby. Après Mystic River, qu’il s’était contenté de réaliser, ne gardant du vieillissement que quelques traces, il est revenu en force en 2004 avec une nouvelle exploration du thème servant d’écrin à une recherche plus profonde sur un sujet souvent associé: la relation père-fille.
"I’M JUST LUCKY TO BE HERE, LUCKY TO BE STILL WORKING."
Si l’idée de la vieillesse semble le hanter, il s’en joue avec beaucoup d’ironie. Ses apparitions récurrentes au bras de sa maman (décédée en 2006), ses nœuds papillons de satin coloré et son discours de remerciement pour l’Oscar 2004 du meilleur réalisateur pour preuves, Clint Eastwood n’a pas fini de s’amuser et de nous éblouir. Une belle vieillesse qui lui a ramené toutes les récompenses. Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur et Golden Globe pour Impitoyable et Million Dollar Baby faisant de lui le réalisateur le plus âgé à avoir remporté un Oscar. Nominations pour ces deux récompenses avec Mystic River et Lettres d'Iwo Jima et pour les Globes avec Bird, films en sélection dans les festivals internationaux, prix du meilleur film étranger dans de nombreux pays, Clint Eastwood épate le monde entier par son talent, sa classe et sa gentillesse. Il se permet même d’ajouter à son statut d’auteur de films intimistes comme Bird ou Minuit dans le jardin du bien et du mal des galons de metteur en scène de blockbusters comme Space Cowboys, pour se retrouver bien placé dans la course à des prix inattendus comme les Saturn Awards. Un talent de réalisateur qui semble parfois éclipser son premier poste devant la caméra. Pourtant, c’est grâce à cette connaissance du métier qu’il a nourri sa fonction de directeur d’acteurs. "I like to direct the same way that I like to be directed.", déclarait-il lors d’une interview. S’il n’a jamais réussi à décrocher les récompenses suprêmes en tant qu’acteur, malgré deux nominations, il aura permis à cinq de ses interprètes de repartir avec la statuette dorée: Gene Hackman (Impitoyable), Sean Penn et Tim Robins (Mystic River), Morgan Freeman et Hilary Swank (Million Dollar Baby).
"I’M CLINT EASTWOOD AND I LOVE JAZZ"
De son enfance, Clint Eastwood a également gardé un goût certain pour la musique, en particulier le jazz et ses dérivés tels que le blues ou la country. Il a ainsi parsemé tous ses films de références à son genre de prédilection, que ce soit à travers leurs bandes originales ou leur intrigue même. En 1971 son premier film Un frisson dans la nuit met en scène un animateur radio à qui une fan demande inlassablement de passer le grand classique du jazz Misty de Erroll Garner. En 1986, l'un des jarheads du Maître de guerre était un rocker de bas étage écumant les scènes des bars les soirs de permission. En 1997, Minuit dans le jardin du bien et du mal s’ouvrait sur la pierre tombale du compositeur hollywoodien Johnny Mercer, dont la maison a été utilisée comme l’un des décors principaux. Poussant sa passion jusqu’au bout, il a également dédié trois de ses films à la musique. Le premier, Honkytonk Man, réalisé en 1982, est une tragi-comédie à l'ambiance très westernienne qui retrace la vie de Red Storval, un chanteur country qui se laisse consumer par sa passion pour la musique. Eastwood y incarne le rôle-titre, poussant lui-même la chansonnette aux côtés de son fils encore jeune, devenu depuis contrebassiste émérite dans des orchestres de jazz. Pour le second, Bird (1989), il s'est contenté de rester derrière la caméra pour réaliser un biopic poignant de Charlie Parker, qui se place comme une réflexion sur le rapport entre la vie sociale des artistes et leur travail. Enfin, en 2003, il a fait partie des sept metteurs en scène choisis par Martin Scorsese pour réaliser un documentaire sur le blues. Piano Blues croise les routes de Ray Charles, Fats Domino, Little Richard et Dr. John.
Mais Clint Eastwood n’est pas seulement un fin mélomane. Dès 1960, pour les besoins de Rawhide on lui demande d’enregistrer la chanson thème de la série ainsi que quelques hits de la musique country et de ce qui était considéré comme les Cowboy Favourites. L’expérience se révèle d’une grande qualité, les producteurs en redemandent. Le chanteur en herbe est diffusé régulièrement sur la plupart des radios américaines, et ce jusqu’à la fin de la série en 1965. Mais sa carrière de ne s’arrête pas là. Dès 1969, il rempile en cow-boy fringant dans La Kermesse de l’Ouest, un western musical, et ne cessera de chanter. Il donne régulièrement des récitals, souvent en compagnie de son fils, dans certains pianos-bars et autres lieux dédiés au jazz. En 1996 il a organisé un concert d’anthologie au Carnegie Hall de New York, proposant des reprises par le gratin de la scène jazz de la plupart des musiques de ses films, qu’il ait été interprète, producteur ou réalisateur. La prestation a donné lieu à un excellent enregistrement édité en CD et DVD sous le nom de Eastwood After Hours (Live at Carnegie Hall). Au cinéma, outre Honkytonk Man et La Kermesse de l’Ouest, il a également interprété certaines des chansons des bandes originales de Bronco Billy, Ça va cogner, Haut les flingues, Le Maître de guerre, Dans la ligne de mire, Minuit dans le jardin du bien et du mal et Jugé coupable. Depuis 1992, il s’est intéressé à la composition, signant le thème de Claudia dans Impitoyable et ceux des bandes originales de Sur la route de Madison, Les Pleins pouvoirs, Space Cowboys, Mystic River, Million Dollar Baby et Mémoires de nos pères.
Julie Anterrieu