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HELLO DOLLY!
Etats-Unis, 1969
De Gene Kelly
Scénario : Ernest Lehman, d’après Michael Stewart & Thornton Wilder
Avec Barbra Streisand, Walter Matthau, Michael Crawford, Marianne McAndrew
Photo : Harry Stradling Sr
Musique : Jerry Herman
Durée : 2h22
La scène se passe à New York, en 1890. Horace Vandergelder, jeune célibataire riche comme Crésus, confie la rude tâche d’organiser le mariage de sa nièce à Dolly Levi, véritable agence matrimoniale sur pattes et sapin de Noël permanent. Mais celle-ci craque pour le millionnaire et déploie des ruses impensables pour le séduire. Le show peut commencer…
THE BARBRA SHOW
Tirée du musical qui connut un succès monstrueux à Broadway dès 1964, lui-même adapté de la pièce The Matchmaker de Thornton Wilder, cette renaissance sur grand écran dirigée par Gene Kelly est de la race des "fabuleux projets made in studio qui doivent en mettre plein la vue au gentil spectateur", avec mer Rouge qui s’ouvre, ou ballet à cinq cent mille figurants au cahier des charges. Le résultat, ici, ressemble à la pièce montée du mariage de Gargantua, version rance. L’enfer est donc vraiment pavé de bonnes intentions. Pire, des meilleures intentions, car chacun dans cette pure extravaganza, essaie de faire du mieux qu’il peut et surtout veut le montrer. Irene Sharaff, une des meilleures costumières d’Hollywood, le légendaire Michael Kidd pour les chorégraphies, John De Cuir aux décors (les temples en carton de Cléopâtre, c’est lui)… chacun fait sa pub et tire la couverture sur son dos. Mais la meilleure, la plus grande, c’est LA Streisand. Barbra maîtresse du monde et nouvelle valeur sûre de Hollywood. Il n’y en a que pour elle pendant plus de deux heures, quitte à gommer la mince frontière entre fiction et réalité. Barbra et Dolly ne font qu’une, épicentre d’un système où l’image, la représentation sociale, sont primordiaux. D’où une invraisemblable galerie de numéros musicaux, qu’elle gouverne en vraie diva, sorte de bastringue carnavalesque avec pléthore de mimiques surappuyées à côté duquel Pinder évoque au mieux un réfectoire de carmélites. Mais comme la chantilly trop sucrée écoeure vite, Hello Dolly! devient facilement pénible au premier degré. L’abondance visuelle et l’exubérance, que techniciens, acteurs et Kelly lui-même, instaurent comme credo, ne parviennent à aucun moment à masquer le vide dramatique et le manque d’adaptation narrative — les codes du musical ne sont pas ceux du cinéma.
GROS APPETIT ET VENTRE VIDE
L’enthousiasme des spectateurs qui purent se délecter du show de Broadway, curieusement, se mua en dédain lors de la sortie du film en salles. Le bât ne blesse jamais autant que lorsqu'on s’y attend le moins. Confiants à l’idée d’un succès énorme, les executives de la 20th Century-Fox et le producteur Ernest Lehman en tête, débloquent un budget de 25 millions de dollars, une somme pharaonique à l’époque. Aucune requête exigée par le décorateur n’est refusée, on croit au gigantisme larger than life. Pour la scène d’ouverture, onze bâtiments administratifs de la Fox, au cœur du studio, sont customisés afin de recréer, entre autres, un pan de la 5e Avenue et le carrefour de Broadway, pour un coût de 2 millions de dollars. Les scènes se déroulant aux Yonkers, une banlieue de New York, sont tournées dans un village spécialement construit sur les bords de l’Hudson River, à l’autre bout du pays. La longue séquence d’Harmonia Gardens, qui comprend le numéro musical le plus spectaculaire du film dans un décor démesuré sur trois niveaux, requiert à elle seule un mois entier de tournage pour tout coordonner. Mais ces investissements irraisonnés sont maigrement récompensés par des recettes au box-office, qui culminent à 15 millions de dollars. Alerte générale au sommet: une spirale infernale commence et la Fox perd rapidement le contrôle. En trois ans, la major n’enregistre aucun succès notable et met plus de quatre ans avant de refaire des bénéfices, grâce à la ressortie opportune de La Mélodie du Bonheur, film que précisément Hello Dolly! devait égaler en prestige et succès. Seule consolation, les sept nominations aux Oscars, dont une pour le meilleur film — même si Barbra Streisand est snobée — et trois récompenses mineures. C’est surtout la fin d’une période, celle de la comédie musicale classique née au début des années 40, et d’un genre qu’Hollywood ressuscitera quelques années plus tard sous une forme radicalement différente, avec The Rocky Horror Picture Show et les films de Bob Fosse. Aujourd’hui, Hello Dolly!, qui vaut pour un visionnage rigolard et indulgent, est surtout le synonyme exact de kitsch.
Grégory Bringand-Dédrumel