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CANNES - LES PALMES OUBLIEES
Quel cinéphile n'a jamais rêvé de devenir membre du jury à Cannes, d'offrir à son réalisateur préféré la Palme d'or qu'il mérite, de réparer les injustices commises et de donner son avis expert sur la question? Avant que Gilles Jacob n'appelle la rédaction de FilmDeCulte à la rescousse, petit retour cent pour cent subjectif sur des longs métrages présentés sur la
Croisette qui auraient dû recevoir la consécration suprême. On ne sait jamais, cela peut donner des idées à Quentin Tarantino.
MYSTIC RIVER
(Clint Eastwood - Etats-Unis - 2003)
Avec Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon.
Mystic River est une tragédie profondément américaine, s'interrogeant sur les marques que laisse un acte de violence sur sa victime et son environnement. Un thème cher au réalisateur depuis les débuts de sa carrière. Pour porter le film, un trio d'acteurs irréprochables, maîtrisant parfaitement leurs rôles, sous la direction d'un Clint Eastwood au sommet de son art. Gardienne de tous les secrets, la Mystic River du titre coule en arrière plan de l'œuvre. Symbole de Boston, elle cache en elle toute la violence de cette ville, qui apparaît peu à peu comme un élément déterminant de l'intrigue. Pour compléter cette ambiance bostonienne, Clint Eastwood a créé une certaine atmosphère de décadence, soulignant l'aspect dramatique et mystique de la situation. Le climat suit l'intrigue, imprègne ses personnages. Les jours raccourcissent, ne laissant bientôt place qu'au crépuscule et à ses fantômes. Signant une mise en scène classique, épurée et limpide, le réalisateur pousse son art jusqu'à ses limites, sans jamais tomber dans le trop plein de sentiments ou le surplus d'effets. Alors qu'il filme une histoire intime, il garde une certaine distance par rapport à ses sujets, jouant sur l'alternance entre proximité et éloignement. Le tout est accompagné d'une sublime musique, en totale adéquation avec le sujet. Une unité qui fait de Mystic River un réel chef d'œuvre, et sûrement l'un des meilleurs films de Clint Eastwood, qui méritait amplement la palme. Dommage que l'audace d'un éléphant soit venue occulter ce tableau si parfait, volant la récompense suprême à un homme dont le simple nom ne permet pas une seconde place de consolation.
Julie Anterrieu
MULHOLLAND DRIVE
(David Lynch - Etats-Unis - 2001)
Avec Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux
Sur la route féerique qui s'étend des plaines cachées aux portes de Hollywood, une limousine croise, dans le frémissement d'un faisceau de lumière, un simple panneau: Mulholland Dr. La voie qui mène à la terre des rêves, celle de l'onirisme dégénéré où les comptines 60's de Linda Scott ont des relents d'outre-tombe. Un chemin dans la forêt, les lueurs de la ville et les clés magiques d'un conte qui se heurte aux sorcières de la rue, à la pourriture des cadavres et aux fantômes d'un désir brisé. Entre les reflets de Gilda et le spectre errant d'un western d'hier, les comédies musicales acidulées et la terreur pure, Mulholland Drive reconstruit son Hollywood comme un paysage mental en hésitation permanente entre l'alcool du rêve et le combustible du cauchemar. Et derrière le décor, un désespoir amoureux, un fantasme capturé l'espace d'un songe et un réveil saoul et charbonneux. Lynch s'engouffre dans le vide inquiétant d'une boite bleue, comme auparavant dans les creux d'un radiateur ou les ombres d'un couloir, pour observer sa Betty (ou serait-ce Diane?), artiste de sa déchéance. Son narcissisme homosexuel, ses désirs d'appropriation et de fusion, la négation ou le roulement des personnages comme la concrétisation de ses ardeurs contrariées. Les volutes magiques du mirage hollywoodien envolées, il ne reste plus qu'une cinglante réalité, la blessure d'un champ de bataille que Lynch peint d'une rare élégance affligée en un mot: "Silencio". Son saphir bleuté valait bien plus qu'une Palme d'or.
Nicolas Bardot
YI YI
(Edward Yang - Taïwan - 2000)
Avec Wu Nien-Jen, Elaine Jin, Issey Ogata.
L'enveloppe est familière, les couleurs un peu passées. Sous les racines de Yi Yi, rien que des graines ordinaires: une amitié grincheuse, des voisins prêts à s'étriper, des collègues évasifs, un étranger étrangement séduisant, une peur panique du lendemain… Et puis l'horloge qui n'en finit plus de grincer, l'angoisse de ne pas être à la hauteur, un amour de jeunesse qui déboule sans crier gare. Les cloisons s'affaissent comme des éventails, les générations s'interpellent jusqu'à former une ronde parfaite, une danse euphorique poussée par un même élan. Dans son triptyque inspiré de sa jeunesse, Hou Hsiao-Hsien avait montré la voie (Un Eté chez grand-père, Le Temps de vivre, le temps de mourir, Poussières dans le vent). C'était l'époque où le réalisateur des Fleurs de Shanghai se réfugiait dans les manguiers pour écouter les bruissements du vent. Edward Yang a lui aussi entendu le désarroi et les fantômes de Taiwan: A Brighter Summer Day, saga familiale autour d'un sombre fait divers qui avait révélé Chang Chen (Tigre et Dragon). Snobé par les distributeurs, torpillé sans raison, Yang ressuscite à Cannes avec sa plus belle plante - la plus ample, la plus touffue, mais aussi la plus viscérale. Yi Yi, littéralement "1 + 1", est une addition de petits cailloux laissés derrière soi, de petites pièces trébuchantes fondées sur l'harmonie et le partage. Mais aussi la plus généreuse invitation qui soit: un chérubin philosophe prend en photo des nuques pour montrer à ses modèles ce qu'ils ne peuvent pas voir. En bon passeur, Edward Yang radiographie nos vies pour en restituer l'éclat et la douce amertume.
Danielle Chou
LES FLEURS DE SHANGHAI
Hai Shang Hua
(Hou Hsiao-Hsien - Taïwan - 1998)
Avec Tony Leung Chiu-Wai, Michiko Hada, Jack Kao.
Martin Scorsese m'a tuer. Comment le cinéaste new-yorkais, cinéphile expert, amoureux transi du cinéma extrême-oriental a-t-il pu proclamer un palmarès de Cannes sans Hou Hsiao-Hsien et ses enivrantes Fleurs de Shanghai? L'édition du Festival de Cannes 1998 restera à jamais marquée par cette injustice, ce rendez-vous manqué avec l'Histoire du septième art. L'insensé plan-séquence d'ouverture dans lequel des nobles chinois jouent au mah-jong pendant que les courtisanes s'éventent en rêvant d'une vie meilleure, d'un affranchissement impossible, méritait à lui seul le prix de la mise en scène. Tout confine à la perfection dans Les Fleurs de Shanghai: les lents mouvements de caméra pour caresser le moindre frétillement, la structure circulaire d'un récit qui se faufile d'une maison à l'autre pour retranscrire le sentiment mélancolique de déjà vu, l'atmosphère pudique et sensuelle qui se dégage de ces petits moments d'existence, parfois anodins, parfois cruels, captés avec précision par le maître taiwanais. Expérience plastique unique qui plonge le spectateur dans un état de rêverie opiacée, Les Fleurs de Shanghai témoigne de l'incroyable modernité de Hou Hsiao-Hsien. Trois ans plus tard, Millenium Mambo viendra apporter une nouvelle pierre à l'édifice esthétique de ce grand nom du cinéma. Et ne recevra hélas qu'un prix technique.
Yannick Vély
JOURNAL INTIME
Caro Diaro
(Nanni Moretti - Italie - 1994)
Avec Nanni Moretti, Jennifer Beals, Renato Carpentieri.
Que le monde serait beau s'il était dessiné par Nanni Moretti... Film d'une intense liberté, porté par une caméra qui n'a jamais été aussi aérienne, bercé par la partition de Keith Jarrett, Journal intime est sans doute l'œuvre la plus libre, la plus affranchie de convention de ces dix dernières années. Accompagné des fantômes de Pasolini et Rosselini, Nanni évolue (à Vespa) au gré d'un monde dans lequel il suffit d'aimer Jennifer Beals pour la croiser dans la rue, dans lequel des enfants uniques interceptent les coups de téléphone de leurs parents, dans lequel aimer la danse permet invariablement de danser sur scène ou dans les boulangeries... Dans lequel une vieux philosophe irascible tombe amoureux de la série Amour, gloire et beauté, les critiques de cinéma sont poursuivis la nuit par leurs erreurs de jugement, et les cinéastes partent en repérages pour une comédie musicale sur un pâtissier trotskiste dans l'Italie conformiste des années 50... Un monde dans lequel boire un simple verre d'eau le matin guérit le cancer. Nanni Moretti se permet tout: qu'il regrette que les immeubles ne soient pas plus filmés par les cinéastes, et invariablement s'ensuit plusieurs minutes de panoramique sur des immeubles à l'architecture sublime de Rome. Que ce chef d'œuvre absolu, bouleversant de poésie, n'ait pas obtenu la Palme d'or devant Pulp Fiction en 1994 est une honte, tant il le surpasse en qualités et en innovation, tant il laisse un sourire intense et durable sur le visage, tant il permet d'affirmer que, parfois, sans doute, le monde peut être beau.
Anthony Sitruk
TROIS COULEURS: ROUGE
(Krysztof Kieslowski - Pologne - 1994)
Avec Irène Jacob, Jean-Louis Trintignant.
S'il est difficile de remettre en cause le choix de Pulp Fiction, l'une des Palmes les plus audacieuses et évidentes de ces dernières décennies, il est regrettable que le jury Eastwood/Deneuve soit complètement passé à côté de Rouge, le dernier volet des Trois couleurs et l'aboutissement apaisé de l'œuvre de Kieslowski, mort deux ans plus tard. L'auteur y retrouve Irène Jacob, qu'il avait découvert dans La Double Vie de Véronique, et la met face à face avec un Trintignant gigantesque. Cette histoire déchirante de l'amitié entre un juge amer et un jeune mannequin synthétise admirablement le travail de Kieslowski, résumant, dans un souffle discret, ses obsessions sur la culpabilité, la nécessaire amitié entre les êtres, les jeux de hasard et les fondements mêmes de notre humanité. Doucement porté par le bolero inoubliable de Zbigniew Preisner et les couleurs ocres de Piotr Sobocinski, Rouge s'impose comme une œuvre majeure, malheureusement éclipsée dans l'esprit des gens par Bleu, auquel il est pourtant en tous points supérieur. Avec ou sans Palme, Rouge restera comme le chef-d'œuvre de son auteur. Pour toujours, le visage de Jean-Louis Trintignant derrière la vitre ouverte, pour toujours la main d'Irène Jacob plaquée contre le pare-brise. "Est-ce qu'il y a quelqu'un que vous aimez?", demande Valentine. Et le juge baisse la tête. "Non".
Liam Engle