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L'UNIVERS DE HAYAO MIYAZAKI


En dix longs métrages et près de trente ans de loyaux services, Hayao Miyazaki a vu s'étoffer une généalogie bigarrée et passionnante. Les correspondances ne doivent rien au hasard. Les héroïnes, aussi différentes soient-elles, encouragent le mimétisme, les inspirations et les violons d'Ingres tournent aux obsessions les plus incandescentes. Artisan tatillon, se fiant à son seul instinct, Miyazaki rechigne à l'analyse de ses oeuvres. Les sept leitmotiv qui habillent son royaume ne sont que des pointillés de départ, de simples esquisses invitant au voyage.


LA FEMME ENFANT

Les femmes ont toujours tenu un rôle important chez Miyazaki sensei. Celui qui offre un espace de repos plus grand aux dessinatrices de Ghibli, s'avoue même un brin féministe. De la fillette à l'adolescente, de l'adulte à l'aïeule, toutes ses héroïnes répondent à un même archétype, décliné sur tous les âges de la vie. Mimant le caractère de leurs aînées, les jeunes filles héritent également de leur savoir. Dans Kiki, la petite sorcière, les dons de sorcière se transmettent de mère en fille. Avant son départ, Kiki se voit ainsi confier le balai magique de sa mère. De même, dans Le Château dans le ciel, Sheeta se remémore les enseignements précieux de sa grand-mère, tandis que Dora se revoit avec nostalgie dans la jeune fille, à qui elle prête ses vêtements. Si Miyazaki célèbre l'enfance, il n'en oublie pas pour autant la mère, dont l'absence (temporaire ou définitive) fait basculer les petites filles dans un monde adulte. Chez Miyazaki, le lien filial est presque exclusivement féminin. Elevée par une louve, San défend la cause de sa mère de substitution au point de nier ses propres origines (Princesse Mononoké). Satsuki s'occupe des travaux ménagers et materne sa petite sœur, pendant que leur mère séjourne à l'hôpital (Mon Voisin Totoro). Entre la mère et la fille, l'adulte et l'enfant, les rôles vont parfois jusqu'à s'inverser; l'un finit par épouser les gestes de l'autre.


Le Château ambulant fusionne les deux: frappée d'un sortilège, une jeune fille vieillit prématurément, mais la pureté de ses sentiments lui fait retrouver par intermittences le visage de ses dix-huit ans. Sophie vit ses heures les plus intenses dans le corps défaillant d'une bonne fée ridée et ratatinée. L'impulsion est la même, mais l'inspiration s'est voilée d'un fond de mélancolie. Les tresses décolorées, perdue entre deux âges, Sophie contemple l'horizon, comme Miyazaki semble s'arrêter un instant sur ses années turbulentes. Le regard sur la vieillesse, apaisé et affectueux, n'inspire aucune complainte. Sophie vieillit trop vite, Hauru ne grandit jamais: l'hésitation est reine. Femmes-enfants le plus souvent, les héroïnes de Miyazaki vivent une période de tâtonnements. A la fois douces et téméraires, impulsives et vulnérables, elles doivent venir à bout d'un parcours initiatique. Figure maîtresse de la filmographie de Miyazaki, Nausicaä résume à elle seule la complexité de ses personnages féminins: la petite fille rêvant d'un passé heureux, la princesse devant accomplir ses devoirs, la médiatrice luttant contre la folie guerrière… Films portant sur des héros masculins, Princesse Mononoké et Porco Rosso décrivent des communautés matriarcales: le village de forgerons tenu par la vénéneuse Dame Eboshi, où les femmes apprennent le maniement des armes, et l'atelier de Piccolo, où l'hydravion de Marco est entièrement remis à neuf par des mères de famille et des grands-mères. Quelques exemples parmi d'autres de l'éternel féminin prôné par Miyazaki.



LA FABLE ECOLOGIQUE

Il est impossible d'évoquer un film de Miyazaki sans faire état de la richesse et de la beauté des décors peints. Princesse Mononoké exploite brillamment les quatre éléments (l'air, l'eau, le feu, la terre) par une palette de couleurs et de contrastes saisissants. La forêt du dieu-cerf (le shishigami) est un modèle de perfection et un inépuisable sujet d'émerveillement. Partout la nature est présente et célébrée. Nausicaä, Mon Voisin Totoro et Princesse Mononoké témoignent du vif intérêt de Miyazaki pour cette flore dévastée par la pollution et la sururbanisation. Son univers est hanté par les esprits de la forêt: Totoro, le dieu-cerf et les kodama dans Princesse Mononoké. La nature est l'un des derniers bastions du rêve. Majesté symbolisée par le camphrier de Mon Voisin Totoro et l'arbre géant du Château dans le ciel. Même s'il soutient le mouvement écologiste, Miyazaki se garde bien d'en faire partie. Farouche indépendant, il refuse toute activité au sein d'une organisation. Au final, le message n'est point tant écologique qu'idéaliste. Or cet idéalisme sera souvent déçu par l'égoïsme et l'aveuglement guerriers (Nausicaä, Princesse Mononoké). La nature ne fait pas l'objet d'une admiration naïve, les héros sont conscients des dangers qu'elle recèle. Tantôt protectrice (Mon Voisin Totoro), tantôt toxique (Nausicaä), tantôt déchaînée (Princesse Mononoké), la nature est bien plus qu'un simple ornement thématique. Très tôt, Miyazaki en a fait un personnage à part entière, à la fois craint et respecté.


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