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LE XXIème SIÈCLE SELON SPIELBERG
Lorsque Steven Spielberg réalise La Liste de Schindler en 1993, il concrétise un projet vieux de 10 ans,
auquel il ne s'était jamais attelé de peur de ne pas être assez mature. Auparavant, il avait déjà abordé un registre
plus sérieux avec La Couleur pourpre et Empire du Soleil, tournés consécutivement. Bien que le premier
ne fusse pas à proprement parler un échec (94 millions de dollars de recettes pour un budget de 15 millions, 11
nominations aux Oscars), le réalisateur accusa le coup. Les critiques lui reprochaient de traiter d'une communauté
raciale qui n'était pas la sienne et bien que l'œuvre fut nommée à l'Oscar du meilleur film, Spielberg ne le fut pas à celui
de meilleur réalisateur. Quant à Empire du Soleil, énorme échec au box-office, il demeurera un des films les plus
sous-estimés de l'auteur. Spielberg se réfugiera alors dans le cinéma de divertissement pendant plus de 5 ans avant
de trouver enfin la reconnaissance avec son chef d'œuvre couronné de 7 statuettes dorées (dont celle du meilleur
réalisateur, après 3 essais ratés) pour 12 nominations. Depuis, le metteur en scène a plus souvent œuvré dans le
genre historique, avec plus ou moins de succès, comme en témoignent le décevant Amistad et le grandiose Il
faut sauver le soldat Ryan. Après avoir enchaîné trois films, Spielberg s'offre alors 3 années sabbatiques avant
de revenir avec un projet des plus inattendus.
Le 7 Mars 1999, Stanley
Kubrick nous quitte. Il laisse derrière lui une carrière irréprochable et un dessein inabouti. Abandonné depuis
12 ans, A.I. avait été une première fois ressuscité en 1993 lorsque le maestro vit Jurassic Park et
décida qu'il était alors devenu possible de matérialiser ce qu'il avait en tête. Lorsqu'il reprend le flambeau en
2000, Spielberg délaisse l'adaptation du phénomène Harry Potter pour ce projet qu'il révèle avoir développé
en collaboration avec Kubrick depuis plusieurs années. Ce choix est représentatif de la nouvelle direction que prend
la carrière de l'auteur. Comme il l'affirmait au sujet de son film suivant,
Minority Report, il
désire à présent réaliser des films "pour lui" et non plus pour le public. Ces deux films de science-fiction
partagent d'ailleurs nombre de points communs. Outre le genre auquel ils appartiennent, ils sont tous deux très durs,
inscrits dans une tonalité pessimiste et sombre. Nettement différents des précédentes incursions du metteur en scène
dans l'univers de la science-fiction (Rencontres du troisième type et
E.T.), qui
représentaient le Spielberg des débuts et dont l'œuvre baignait encore dans le domaine du merveilleux. Avec ses deux
derniers opus, le Spielberg adulte entre définitivement en scène et, sous les spots de lumière, c'est l'ombre de
Kubrick qu'il projette.
C'est avec un grand respect et une grande fidélité envers le travail déjà effectué par son prédécesseur que Spielberg
écrit le scénario de A.I. (chose qu'il n'avait pas faite depuis Rencontres du troisième type). Kubrick
aurait confié le projet à Spielberg en clamant qu'il était "plus proche de ta sensibilité que de la mienne".
Son remplaçant se réapproprie alors le sujet tout en restant très proche de ce qu'avait établi Kubrick. On divise
d'ailleurs fréquemment le film en trois parties distinctes. La première partie, située au sein de la famille Swinton,
qui accueille David, un enfant "Mecha" (du terme "mechanic"), dans son foyer, est généralement qualifiée de
kubrickienne et, de l'aveu de Spielberg, c'est bien son mentor qui est en majeure partie responsable de ce premier
acte. On y assiste au malaise ambiant qui s'installe à l'arrivée de David. Le couple Swinton a du mal avec ce
substitut de leur fils malade. Bien qu'il s'agisse de l'idée du père, c'est Monica, la mère, qui sera véritablement
confrontée à la machine. On remarque d'ailleurs là une obsession spielbergienne concernant la figure paternelle
absente (comme dans E.T. notamment), signe d'une attribution du sujet par l'auteur. Le chemin de croix de la
mère, symbole de l'amour, sera donc au centre de cette première partie. Tout d'abord, elle ne peut accepter d'aimer
un autre enfant puis, lorsqu'elle décide d'activer littéralement l'amour du "mecha", elle ouvrira elle-même son cœur.
Mais elle sera contrainte de l'abandonner (autre thème récurrent chez l'auteur) lorsque son fils naturel reviendra
prendre sa place dans cette famille troublée comme les affectionne Spielberg. La scène cruelle de l'abandon est
préfigurée plus tôt lorsque David entraîne involontairement son "frère" au fond de la piscine. On sauvera Martin,
mais pas David, qui restera au fond de l'eau, seul. Cette séquence est doublement annonciatrice car elle prévoit
déjà la fin de la deuxième partie du film lorsque David est coincé au fond de l'océan, en supplication devant la Fée
Bleue, qui fait figure de Vierge Marie à qui l'enfant implore un miracle. Dans Minority Report, c'est également
à la piscine que John Anderton perdra son fils, enlevé par un kidnappeur. Le personnage du père sera hanté à travers
tout le film par l'idée de n'avoir pu sauver son propre fils, comme s'il l'avait abandonné. Dans les deux cas,
l'abandon sert de moteur aux protagonistes: David cherchera à redevenir humain pour se faire aimer de sa mère et
Anderton luttera contre le crime en cherchant à éviter que le même genre de drame ne se reproduise.
La deuxième partie de A.I. est considérée comme spielbergienne, à juste titre car l'auteur confie avoir
signé à lui seul cet acte II. Une fois laissé à son propre sort, David entame son périple à travers ce conte de fées
dont les principaux aspects sont représentés par une forêt dangereuse, la ville-fantasme Rouge City et les personnages
secondaires qui ne feront que passer. Le bois qui renferme mystères et périls est une constante du conte de fées, et
c'est ici que David sera poursuivi par les humains anti-robots, réminiscences des intolérants de notre Histoire. La
"Foire de la Chair" subsistera comme un des passages les plus durs de la filmographie de Spielberg. On a beau être
dans un Pinocchio moderne, on ne rigole plus. C'est là que notre protagoniste fera la connaissance de Gigolo
Joe, personnage purement féerique de par sa nature excentrique d'entertainer, dans tous les sens du terme
(outre sa capacité à nous amuser, il divertit également d'une autre manière la gent féminine). A l'instar de Teddy,
l'ourson-mecha qui accompagne David, tel Jiminy Cricket dispensant sa bonne parole, Joe se joindra à la quête de
l'enfant robot.
Dans Minority Report, on retrouve ce genre d'individus hors normes. En commençant par le dealer aveugle aux
tournures de phrases littéraires, jusqu'à l'informaticien-hacker qui permet à ses clients de vivre l'expérience de
leur choix grâce à la réalité virtuelle, on croisera toutes sortes de personnes étranges dont les plus marquantes
sont le docteur Solomon Eddie (qui changera les yeux du héros) et le docteur Iris Hineman (créatrice du système
policier Pre-Crime). Tous deux figurent dans des scènes décalées, typiques de l'humour du film et sont de lointains
cousins des caractères insolites de A.I.. La cité du sexe qu'est Rouge City, avec ses néons omniprésents et
ses immeubles en formes de femmes aux jambes écartées, est une transcription directe des croquis créés du temps de
Kubrick. Ce genre de connotations sexuelles sont totalement absentes de l'œuvre de Spielberg, mais ce dernier souhaite
conserver l'esprit du maître à travers le film. C'est ainsi qu'on retrouve plusieurs marques de fabrique du
réalisateur de 2001, tels que la narration au début du film, ou le regard fixe profondément terrifiant du
protagoniste (comme celui de Baleine dans Full Metal Jacket, d'Alex dans Orange mécanique ou de Tom
Cruise dans Eyes Wide Shut), mais c'est le thème de la déshumanisation de l'homme et du côté obscur de la
nature humaine qui témoigne le plus de la filiation. Ce genre de référence se retrouve également dans Minority
Report, même s'il s'agit plus souvent de clins d'œil (les écarteurs de paupières, la tenue d'un professeur de
yoga, la présence d'un vagabond, l'amour de la musique classique, la dépendance à la drogue et le nom d'un personnage
renvoient tous à Orange mécanique).
La troisième et dernière partie de ces deux films est beaucoup plus particulière. Dans A.I., on croit à la
conclusion du film lorsqu'un fondu au noir s'opère sur un travelling arrière avec pour "dernière" image David
répétant inlassablement sa demande auprès de la Fée Bleue, mais interviennent alors des êtres semblables à des
extra-terrestres (l'œuvre de Spielberg porterait à le croire), en réalité des "super-mechas". Une nouvelle ère
glaciaire a mit un terme à toute civilisation et les seuls survivants sont donc ces nouveaux êtres mécaniques,
désireux d'en savoir plus sur leurs créateurs, les hommes, ce qu'ils apprendront au contact de leur ancêtre David.
Par le biais de cette rencontre, ils découvriront également le voyage du jeune enfant et lui accorderont son vœu
le plus cher, dans une certaine mesure, en lui permettant de passer une dernière journée avec sa mère, au terme de
laquelle ils s'endormiront tous deux pour ne plus se réveiller. L'ambiguïté de ces 20 dernières minutes a engendré
plusieurs théories. Cependant, l'aspect onirique et l'attitude de démiurge inespéré qu'adoptent ces êtres ont nourri
une théorie spécifique, celle qui voudrait que ce fondu au noir cité plus haut marque le début d'un rêve. Un rêve
qui, pour David, interviendrait comme l'aboutissement tant attendu de son objectif, à savoir retrouver sa mère et
son amour si unique. Le semblant de happy end et le caractère décrit comme "mielleux" par beaucoup seraient
certainement justifiés par cette explication, et alors qu'on voudrait qu'il s'agisse de l'œuvre de Spielberg (à
cause de la fin joyeuse et "guimauve" justement), le réalisateur attribue ce dernier acte à Kubrick himself.
Néanmoins, cela ne l'empêche pas d'adopter une approche similaire pour le dénouement de Minority Report. Une
fois John Anderton arrêté, il est transféré en prison, là où le gardien nommé Gédéon (un autre personnage farfelu)
sous-entend qu'une fois "cerclé", l'esprit se crée une vie alternative, comme rêvée. L'action suit alors son cours
avec la femme d'Anderton qui vient miraculeusement libérer son mari puis qui aide celui-ci à piéger son adversaire
in extremis, mettant un terme à l'enquête mais aussi à la culpabilité de John. Il peut ainsi s'unir à nouveau sa
femme, enceinte d'un nouvel enfant, pendant que les mutants bénéficient d'un nouveau départ... "et ils vécurent
heureux etc."
Encore une fois, la théorie du dénouement fantasmé intervient, expliquant l'imagerie onirique (voire même
publicitaire!) des deux derniers plans. La référence évidente à
Brazil (où le
protagoniste fantasme son destin après avoir été arrêté) et le fait qu'il s'agisse à la base d'une nouvelle de
Philip K. Dick (auteur d'Ubik, roman où les personnages vivent dans un monde fictif) concordent avec cette
interprétation.
A.I. et Minority Report sont la manifestation d'un Steven Spielberg plus mature et surtout plus
pessimiste, qui se dit "incapable de réaliser un film comme E.T. aujourd'hui". Les deux films
apparaissent d'ailleurs comme un diptyque sur le destin de notre société et l'aspect science-fictionnel n'est
là que pour une certaine distanciation avec le réel, car il s'agit bel et bien d'un constat sur l'état actuel
des choses. A.I. est teinté par le sceau de la discrimination et de l'intolérance, tout en posant la
question de notre rapport affectif au faux (parallèle possible avec le clonage et la bio-éthique). Minority
Report est une métaphore du système judiciaire américain, une logique imparfaite pourtant conservée, ainsi
qu'une anticipation du monde à venir (où chaque individu est catalogué et surveillé). L'auteur se montre ainsi
plus engagé que d'habitude en signant ces deux films, avant de passer à un registre plus léger avec
Arrête-moi si tu peux
et bientôt les quatrièmes aventures d'Indiana Jones, qui serviront d'interlude avant de passer à son projet
sur le président Abraham Lincoln.