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DANCER IN THE DARK

La grossesse de Judy retardant leur projet commun Le Pirate, Vincente Minnelli accepte en 1946 de changer de registre sur une proposition du producteur Pancho S. Berman. Lame de fond est un drame famillial, mettant en scène un ménage à trois inquiétant entre Robert Mitchum, Robert Taylor et Katharine Hepburn. Si l’accueil du film reste tiède, il rentre totalement dans la thématique minnellienne du jeu sur la réalité (en particulier véhiculé par son utilisation des miroirs) et annonce les grands mélodrames à venir. Deux ans plus tard, alors que le couple Minnelli / Garland est au plus bas, Pandro S. Barman revient avec un projet que le réalisateur ne peut refuser, l’adaptation de son roman favori: Madame Bovary de Gustave Flaubert. Il a toujours été fasciné par le personnage d’Emma qui désormais lui rappelle sans cesse celle qu’il aime tant. Comme Judy, Emma cherche à s’échapper de l’environnement que son mari lui propose / impose. L’analogie le trouble au point qu’il fera d’Emma un être de lumière, éthéré, parfaitement romantique, qui se brise dans les mille miroirs qu’elle croise. En dépit de l’idée d’encadrer le récit par le procès de Gustave Flaubert, le film connaîtra de nombreuses censures et la controverse du public. Remonté de son échec sentimental par la pluie d’Oscars d'Un Américain à Paris, Minnelli s’embarque sur un nouveau drame romantique, Les Ensorcelés avec Kirk Douglas et Lana Turner. Le film est à la fois une critique cynique d’Hollywood mais également un hommage à ces artistes qui, comme le personnage de Shields, sacrifient tout pour mener à bien leur passion.


Le résultat est sublime, un chef-d’œuvre absolu. Une incursion dans le milieu du cinéma qu’il réitèrera dix ans plus tard avec Quinze jours ailleurs. Si Kirk Douglas est de nouveau au générique, ce ne sera nullement une suite aux Ensorcelés mais une nouvelle analyse du système. Les cinéastes d’Hollywood se sont exilés en Europe pour fuir l’emprise de Wall Street, une tragédie qui marque la fin d’un certain cinéma américain. Le film sera monté à New York sans l’autorisation de Minnelli qui le juge imparfait malgré son excellente facture. Retour en arrière. Si le quatrième mélodrame du réalisateur, La Toile d’araignée (1955), reste en-deçà de ses capacités malgré une mise en scène très rigoureuse, son talent va reprendre le dessus avec l’un des projets qui lui tient le plus à coeur: l’adaptation du roman La Vie passionnée de Vincent Van Gogh. Période heureuse pour Vincente - remarié avec Georgette Magnani, il vient d’être papa d’une seconde fille Christiana Nina - qui lui permet d’aborder avec sérénité son tournage dans la Provence de Van Gogh. Dans le rôle titre il retrouve Kirk Douglas, complété au casting par Anthony Quinn en Paul Gauguin. Les trois hommes travaillent en symbiose parfaite, le regard de peintre que Minnelli pose sur les tableaux des deux artistes est d’une justesse incroyable. Sans sacraliser leur art, il en tire une matière brute qui dépasse le cadre du cinémascope. La même année, on lui propose d’adapter la pièce Thé et sympathie qui poursuit l’analyse des comportements humains initiée dans La Toile d’araignée d’une manière plus intimiste et complexe, s’attaquant cette fois-ci à la question de la virilité et de l’identité sexuelle.


Après trois intermèdes comiques Minnelli retourne au drame pour signer deux nouveaux chefs-d’œuvre incontournables. Sorti en 1958, Comme un Torrent est une œuvre profondément américaine dans laquelle le réalisateur s’interroge sans cesse sur le statut de l’artiste, le rapport qu’il entretient avec l’esthète, l’amour, la famille. Le film se conclut sur un final admirable, d’une beauté mélancolique, triste, renversante. 1959. Celui par qui le scandale arrive est de par sa simple construction une œuvre remarquable. Minnelli éclipse les actions, les laisse hors cadre pour ne filmer que les réflexions sur leurs conséquences. Les codes de la masculinité sont mis à mal dans cet univers où les personnages se révèlent enfermés dans leur bulle, rendant la vie de couple quasi impossible. Si le choix de George Hamilton pour interpréter Theron a été très controversé, le reste du casting est irréprochable, Robert Mitchum et George Peppard en tête. En 1961, il reprend son interrogation autour du statut de l’artiste et de son engagement avec Les Quatre Cavaliers de l’apocalypse. S'il ménage dans cette tragédie flamboyante des moments hors du temps d’une grande émotion, montrant à quel point l’art est illusoire, ce vingt-huitième film restera quelque peu anecdotique. Il en sera de même pour Le Chevalier des sables (1965). Mettant en scène une fois de plus un artiste solitaire, son fond trop ambitieux, sa fin trop facile, et le choix du casting peu approprié vont transformer ce film en œuvre bancale. De même que la M.G.M. qui s’étiole, Minnelli s’éclipse peu à peu, refusant certains projet qu’il juge trop instable.


GOODBYE MR CHIPS

Hautement considéré par le milieu du cinéma français et la critique, il a l’honneur en 1967 d’être le président du Festival de Cannes. Une année qui sera cependant marquée par l’échec de sa tentative de retour sur les planches de Broadway avec une adaptation autour du personnage de Mata-Hari. En 1969 son monde s’écroule, Judy vient de mourir, sa troisième femme Denise le quitte et son dernier film Melinda est un fiasco. La solitude de l’artiste qu’il a tant dépeinte dans ses films est désormais sienne. Le 12 avril 1973 donnera le coup de grâce. C’est au tour d’Arthur Freed de le quitter, il est persuadé qu’il ne tournera plus jamais de film. Mais Liza veille. Forte de son Oscar pour Cabaret et de son envie de toujours être devant la caméra de son père, elle lui échafaude un nouveau projet. Ils jettent leur dévolu sur le roman de Maurice Duron A Matter of Time qui deviendra Nina en français, du nom du personnage de Liza Minnelli. Le réalisateur en fait une œuvre très personnelle qui se place plus comme un portrait de sa fille, une transmission symbolique de flambeau. Pour souligner ce trait, il adjoint au casting Ingrid Bergman en comtesse agonisante et Isabella Rossellini. L’ancienne génération passe la main à la nouvelle représentée par ces deux jeunes déesses au sommet de leur carrière. Le vieil Hollywood se meurt. Vincente aura encore dix longues années devant lui qu’il consacrera à ses amours de jeunesse, la peinture et le dessin. L’homme s’est éteint le 25 juillet 1986.


Julie Anterrieu




 
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