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FilmDeCulte - Pourquoi avez-vous choisi d'éclipser au final tous les personnages secondaires? L'on ne sait pas véritablement ce qu'il advient de son couple, de son emploi, de son amitié avec sa collègue, etc. On peut bien entendu l'imaginer, mais pourquoi ne l'avoir pas explicité?

Marina De Van – Parce que je n'en n'ai absolument rien à faire à ce stade du film. Ce n'est pas mon sujet, pas mon histoire. Je n'ai pas choisi d'"éclipser les personnages secondaires", en tant qu'auteur. Ils sortent tout simplement de la sphère d'intérêt de mon personnage, qui est happée par sa pulsion et par son rapport à elle-même. Dans ces moments, ils n'existent plus pour elle; plus beaucoup, plus tout le temps. Et c'est avec mon personnage que je suis, et que je travaille mon point de vue de metteur en scène. C'est à son regard que je m'associe. Je ne suis pas le témoin extérieur et exhaustif d'une histoire dont je devrais, de façon neutre, exhiber tous les aspects. Je m'associe au parcours intime d'une fille dont l'histoire est précisément celle d'un rétrécissement de la vie et de la capacité de s'intéresser aux choses; d'une perte du rapport aux autres et d'une certaine façon au monde. La réalité des évènements que vous pouvez anticiper (perte des relations ou des situations) est moins intéressante pour moi que cette réalité plus mentale, de ce qui se passe dans la tête et les émotions d'un personnage que ces préoccupations-là (couple, travail, etc.) sont précisément en train de déserter.


FilmDeCulte - Pouvez-vous nous parler de la dissociation de l'esprit et du corps d'Esther dans le film?

Marina De Van – Ah non. Pas trop. Ce n'est pas une idée, ni un problème théorique sur lesquel j'ai beaucoup de ressources. C'est une angoisse, une sensation, et une émotions avant tout. C'est l'angoisse réveillée par l'expérience de n'avoir pas senti la douleur, lors de l'accident dont Esther est victime à la soirée. C'est l'inquiétude qui ne cesse ainsi de l'animer, de façon souterraine, et qui s'exprime aussi dans l'incident très banal de se réveiller avec un bras engourdi, ou dans la vision moins banale d'un bras amputé sur la table du dîner au restaurant. C'est le moteur du film, parce que c'est le sens de la peur d'Esther: quel est mon lien au corps, est-ce mon corps, etc.? Mais cette dissociation n'est pas un fait ni une idée établie, dont je pourrais vous dire des choses. Ce n'est pas non plus une réalité bien stable, sans quoi il n'y aurait pas de film. Esther cherche quelque chose: un contact, un sentiment de vie et de réalité. Mais les choses sont plus floues et plus intuitives que cette distinction abstraite corps-esprit. Bref, non je ne peux pas trop vous en parler! Je suis à cet égard comme Esther; plus perdue et inquiète que remplie de certitudes et d'assertions toutes prêtes.


FilmDeCulte - Avez-vous vu Crash, de David Cronenberg? Pensez-vous que votre film, comme celui du réalisateur canadien, montre une sorte de fascination éventuellement sexuelle pour les blessures du personnage?

Marina De Van – Oui, j'aime beaucoup Crash. Et oui, il y a forcément, je pense, un sens et un plaisir sexuel dans la pulsion de mon personnage. Mais c'est un plaisir moins mature, je crois, que celui des personnages de Crash, qui sont conscients de leur fascination, et plus adultes et volontaires, plus froids aussi, dans leur façon de la vivre, et aussi dans leur capacité de la partager et d'en organiser les conditions de jouissance. Mon personnage est plus enfantin, et plus animal en ce sens.


FilmDeCulte - Quel est le sens du plan final?

Marina De Van – Mon désir était d'exprimer l'idée de ce rétrécissement dont je parlais: le rétrécissement de la capacité de mon personnage à se tourner vers l'extérieur, les autres, le monde - à s'y intéresser et à le voir. Par son retour répété à la source (l'œil, la conscience éveillée du personnage) et par son arrêt systématique au point du travelling où Esther est enfin englobée entière par le cadre, ce plan final devait pour moi mimer cet effort intérieur d'un esprit qui n'est plus capable de s'extraire de la simple sensation de soi, et de la conscience de son corps; parce que cette pensée ou cette sensation est devenue trop fragile et problématique pour que le personnage puisse la lâcher, s'en détourner. A ce stade, c'est un peu comme si le reste des objets était un peu trop compliqué et chaotique pour le regard d'Esther, pour ses émotions: comme si c'était donc des choses incadrables, auquel le plan ne peut pas s'étendre, qu'il ne peut pas rejoindre.


FilmDeCulte - Avez-vous d'autres projets en tant que réalisatrice?

Marina De Van – Non. Pas encore.


FilmDeCulte - Allez-vous poursuivre votre collaboration avec François Ozon, notamment sur le film Swimming pool?

Marina De Van – J'aurais bien du mal! Ce film est déjà entièrement achevé. Il a été écrit et tourné pendant la réalisation de mon propre film, et cela fait un moment qu'il est en boite, prêt à sortir. Ça n'appartient donc pas à un avenir de travail possible, ni pour François, qui travaille déjà à autre chose, mais pas avec moi, ni pour moi! Mais François et moi aurons certainement, compte tenu de nos affinités professionnelles et personnelles, l'occasion de travailler à nouveau ensemble.


Entretien réalisé par Anne-Sophie Ferrette, Anthony Sitruk, Nicolas Bardot.
Le 17 décembre 2002.



 
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