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FilmDeCulte - Ne pensez-vous pas qu'un blanc qui parvient à s'imposer dans un monde de noirs, à l'image d'Eminem et des Beastie Boys, fait encore aujourd'hui figure d'exception dans le milieu du hip-hop?

Curtis Hanson – Pour moi le film ne parle pas de ça. Encore une fois, 8 Mile ne parle pas de la star Eminem, ou seulement de manière indirecte. Le film ne parle pas des problèmes de races, il parle avant tout des problèmes sociaux. Que vous soyez blanc ou noir n'a aucune espèce d'importance. Si vous prenez l'exemple d'Elvis, votre question serait pertinente. A l'époque, Elvis est parvenu à transporter la musique noire à travers tout le pays, il a même réussi à faire jouer de la musique noire sur les radios blanches, tellement la demande était forte. Il a été le premier à briser les barrières de ce type. Aujourd'hui, heureusement, les choses ne sont plus les mêmes. Quand un artiste s'exprime, l'important est d'être authentique, juste et percutant, pas de savoir de quelle couleur est sa peau. Enfin j'espère.

Brittanny Murphy – Personnellement, je vois le film comme l'éclosion d'un papillon, l'avènement d'un destin. On assiste de près à la libération d'un jeune homme complexé par son milieu social. Rabbit aurait aussi bien pu être noir. Le film aurait été sensiblement le même.


FilmDeCulte - Quel a été l'apport d'Eminem au niveau musical?

Curtis Hanson – Il a été particulièrement indispensable. Par exemple, tous les scènes de joutes verbales, les "battles" dans le film, n'étaient pas développées dans le scénario. Il était juste précisé qu'il y en avait une à tel et tel endroit. C'est Eminem qui les a toutes écrites. On peut donc dire qu'il a activement participé au scénario, tant l'importance de ces combats de mots et des chansons est capitale dans le film. De plus, il a apporté au projet sa renommée, il a suscité la curiosité de beaucoup de spectateurs qui, sans lui, n'auraient certainement pas vu le film sur mon simple nom au générique (rires). Il a rassuré les producteurs et procuré un certain confort dans les recettes. En ce qui me concerne, j'ai pu profiter de son inexpérience dans la comédie pour le diriger à ma guise. Il était très peu sûr de lui, le contraire de son personnage médiatique, avec lequel je n'aurais jamais pu travailler dans de bonnes conditions. Le tournage a été un régal à ses côtés.


FilmDeCulte - On dit de lui qu'il a un caractère quasi schizophrénique, l'avez-vous perçu comme ça?

Curtis Hanson – Pas du tout. En réalité je n'ai jamais rencontré Eminem ou Slim Shady. J'ai seulement travaillé avec l'acteur débutant Marshall Mathers. Je crois qu'il fait parfaitement la part des choses. Il gère très bien sa carrière et parvient à faire la différence entre la scène, un plateau de cinéma et la vraie vie. C'est un garçon très équilibré. De plus, le fait qu'il ait les cheveux bruns et qu'il soit constamment anxieux sur le plateau nous a aidé à totalement oublier son identité populaire.


FilmDeCulte - Vous avez choisi une mise en scène sobre et élégante, mais avez-vous été tenté durant la préparation de salir l'image du film à la manière d'un documentaire, ou au contraire de la polir comme pour un clip vidéo?

Curtis Hanson – C'était effectivement ce qui m'inquiétait le plus. C'est un point essentiel qu'il a fallu très vite définir, car il s'agissait de l'âme du film, ces choix esthétiques étant primordiaux pour la bonne compréhension du film et de son message. Il était hors de question de polir l'image, bien sûr, je ne voulais pas que mon film ressemble à un clip d'Eminem. Si mon choix était d'utiliser l'acteur et non la star, je m'étais également interdit d'utiliser son image comme un élément promotionnel. Par contre, l'idée de "salir" l'image comme vous le dites, m'a traversé l'esprit. J'ai pensé à changer le format habituel de mes films, pour se rapprocher du format de télévision et du documentaire, d'ajouter du grain, voire de tourner en caméra numérique. Mais je me suis dit que c'était une facilité. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais beaucoup de cinéastes, particulièrement ceux dont l'on dit souvent qu'ils ont une image proche du clip, tendent dernièrement à salir l'image de leur film. Il ajoutent du grain, tournent caméra à l'épaule, réduisent l'importance du maquillage et de la photographie, bref, ils se rapprochent du naturalisme. Je trouve cette démarche inintéressante et un peu roublarde pour tout vous dire. J'ai préféré continuer à filmer de la même manière, j'ai conservé mon format Scope, travaillé les couleurs avec un nouveau chef opérateur mexicain très doué (ndlr: Rodrigo Prieto a réalisé la photo de Amours chiennes d'Iñárritu et du prochain Spike Lee) et je me suis concentré sur le personnages. Je ne dis pas que je filmerai toujours de la même façon, mais je pense que pour ce film en particulier, il était inutile d'expérimenter sur l'image.


Propos recueillis par Peter Dourountzis.
Le 15 janvier 2003.



 
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