FilmDeCulte - Avez-vous subi une quelconque censure de la part des familles ou de l’Education
Nationale?
Nicolas Philibert – Il y a deux questions en une… Il n’était pas question de donner à quiconque la possibilité
de couper le film. Je dis toujours aux gens que je filme (là, plutôt aux parents en l’occurrence), que ma salle de
montage est ouverte pendant toute la durée du montage. Si vous avez l’occasion de passer à Paris, venez me voir, je
vous montrerai comment je travaille. Mais c’est pas pour autant que vous aurez votre mot à dire. SI vous commencez
comme ça, il n’y a plus de film, parce que chacun va dire que là, on voit bien que mon gamin sait pas très bien faire
son exercice de calculs, vous voulez pas l’enlever, etc.? C’est ingérable. AU fond je demande aux uns et aux autres
qu’ils me fassent entièrement confiance. Ca fait partie des choses que j’ai dites tout de suite aussi la première fois
que j’ai vu les parents. En même temps, je ne suis pas là pour enfoncer tel ou tel et rendre un des enfants odieux pour
le spectateur, c’est pas mon objectif, mon idée, ma stratégie. Je préfère que beaucoup de choses soient dites avant,
plutôt que les gens aient de mauvaises surprises après. D’ou l’importance de jouer cartes sur table au début, c’est
très important. Sinon, en effet, les gens vont se dire «qu’est ce que ça va être ce film?».
L’autre volet de la question, c’est de savoir s’il est arrivé aux enfants de dire qu’ils ne voulaient pas être filmés
à tel ou tel moment. C’est pas arrivé, mais je crois qu’ils n’auraient pas osé le faire. Autrement dit, quand vous avez
une caméra dans les mains, vous avez un pouvoir énorme. Qui plus est sur des enfants. Si vous le savez, il s’agit de ne
pas abuser de ce pouvoir. Il faut l’admettre et l’accepter, c’est comme ça, cette caméra vous confère un pouvoir énorme.
Autant je crois que les enfants n’étaient pas capables d’interdire de filmer, autant ils peuvent vous le faire
comprendre. Et si vous êtes un peu attentifs à ce qui se passe dans la classe, au moment où vous allez tourner,
il peut arriver que l’on sente que ce n’est pas le moment. Et ça m’est arrivé, ici ou là, pas si souvent, mais de
temps en temps de me dire «là, je ne tourne pas, c’est pas le moment, ça va insupporter l’enfant et je vais allez
trop loin».
FilmDeCulte - Et comment s’est déroulée la scène où l’un des enfants, Olivier, parle de son père
hospitalisé?
Nicolas Philibert – D’abord, il faut savoir que quand j’ai tourné cette scène, cela faisait bien sept ou huit
semaines que nous étions là. Quand les uns et les autres voient que s’il y a un truc qui va pas, on n’est pas filmé,
on se sent plus en confiance. Par ailleurs, lorsque j’ai tourné cette scène, je me suis pas senti en trop, je n’ai pas
perçu chez Olivier que je n’étais pas à ma place ce jour là. Mais il faut dire aussi pour être tout à fait honnête que,
quand la conversation entre Olivier et l’instituteur a commencé, le sujet en était la scolarité d’Olivier. Il commence
en lui disant «Tu sais, il faudra que tu t’accroches jusqu’au bout, quand tu seras en sixième…». Ca tournait
plutôt autour de ça au début. Ce n’est que en cours de route que la conversation bifurque. Ceci étant, jusqu’au bout,
je ne me suis pas senti gêné. Alors c’est vrai que, face à une scène comme ça, très intime, la question se pose de
nouveau au montage. J’avais envie de garder cette scène mais je me suis demandé si je pouvais le faire. J’ai pensé que,
même si elle promettait d’être un peu difficile pour Olivier la première fois où il la verrait, il s’en accommoderait,
qu’il l’accepterait, qu’il serait assez fort, un an plus tard, pour voir la scène. Mais je me suis posé la
question.
FilmDeCulte - Comment s’est déroulé le tournage d’un point de vue technique : aviez-vous plusieurs
caméras…?
Nicolas Philibert - Nous n’avions qu’une seule caméra, mais l’équipe sur place comprenait quatre personnes.
Moi, je cadre, et j’ai avec moi une personne qui est à la fois chef opérateur et assistant caméra, qui s’occupe donc
de faire à la fois la lumière et le diaph d’un côté, et le point en même temps. Il y a un ingénieur du son, pour qui
la tache n’est pas facile, puisque l’espace est grand dans une classe, et par définition dans le documentaire, on ne
sait pas qui à l’avance va parler, ce qui va se passer, il n’y a rien de prévu. On a décidé de mettre un micro sur
l’instit, et pour le reste, le preneur de son percherait, ce qui nous a permis de couvrir la plus grosse partie des
situations. Et puis nous avions une quatrième personne, qui était deuxième assistant caméra, qui charge les pellicules
de la caméra dans la pièce d’à côté. Il était seul, pendant dix semaines…
FilmDeCulte - Comment s’est déroulé le montage du film? Les plans se succèdent, mais est-il arrivé que
certains d’entre eux soient tournés à plusieurs jours d’écart?
Nicolas Philibert - Vous faites allusion par exemple à une séquence où l’instit est entrain de faire une
dictée aux grands, et tout à coup, il y a un plan de coupe sur un autre élève… Au montage, j’ai mis un plan de Jojo
tourné à un autre moment, trois jours avant ou huit jours plus tard, je sais plus. C’est en effet un pur effet de
montage. Nous aurions pu tourner avec plusieurs caméras, et ainsi pouvoir se passer de ce genre d’effet de montage…
Mais je ne saurais pas quoi faire avec deux caméras… Une caméra vous amène plus encore à faire des choix – de toute
façon on fait des choix tout le temps, on va filmer ça, pas ça. En moyenne, j’ai dû tourner quarante-cinq minutes par
jour. Il y a beaucoup plus de moments où je ne filme pas que de moments où je tourne. Du coup, il faut choisir ce qu’on
filme, comment le filmer, à quel endroit mettre la caméra, à quelle hauteur, filmer telle situation, etc. Ce sont des
choix qu’on fait à chaque instant, souvent de manière un peu intuitive, au gré des situations. Il n’y a pas de recette
miracle qui s’appliquerait à l’ensemble du tournage. Il faut inventer à chaque fois, trouver devant chaque situation
la manière de la capter, selon ce qu’on a envie de mettre en avant. Les choix qu’on fait ne sont pas le fruit d’une
élaboration technique et intellectuelle… C’est généralement très intuitif. Souvent, il faut surtout aller vite, parce
que les choses se passent sous vos yeux, et il peut arriver qu’on freine, qu’on demande d’attendre deux minutes que
l’on s’installe, avant que la dictée commence. Afin de choisir par exemple la place qui nous semble être la meilleure
pour filmer, etc. Mais il y a des choses aussi qui sont très spontanées, et imprévisibles : Alysée qui se fait piquer
sa gomme. Il faut être là au bon moment.
FilmDeCulte - N’y a t-il pas eu, justement, d’interférences entre votre mise en scène et celle de
l’instituteur qui a une classe à diriger?
Nicolas Philibert - Souvent, on essaye de s’adapter aux événements, tels que lui les a organisés, ou tels
que le hasard les fournit aussi - tout n’est pas prévisible. Les dialogues ne sont pas écrits à l’avance, on ne sait
pas toujours ce qui va se passer. Il y a donc cette nécessité de devoir s’intégrer, s’adapter, à la classe, à ce qui
se passe. Mais quelquefois, je peux suggérer une séquence. Il m’est arrivé de – je pense notamment aux scènes où
l’instit parle devant les élèves de son départ à la retraite – demander à M. Gomez s’il voulait bien évoquer de nouveau
cette question plus personnelle avec les élèves, et il a accepté de le faire. Bien entendu, il pouvait le faire quand
il voulait, la semaine suivante, le lendemain, Le jour où il le sentirait. Donc on peut tout à fait suggérer, mais il
ne faut pas proposer quelque chose qui dénoterait… Mais si c’est dans le ton, si c’est accepté, si les uns et les
autres peuvent s’emparer de cette idée, alors ça peut marcher.