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FilmDeCulte - Quand Blier fait un film comme Buffet Froid

Pierre Salvadori - Ca ne m’intéresse pas. Pas du tout.


FilmDeCulte - C’est marrant, parce que j’en retrouve un certain esprit dans Cible Emouvante.

Pierre Salvadori - Oui, Depardieu, le père, m’avait dit ça une fois. Mais pour moi, c’est trop distancié.


FilmDeCulte - Je suis embêté, moi, j’adore les deux.

Pierre Salvadori - Merci c’est gentil. Les anglais font le remake de Cible Emouvante, d’ailleurs. Ah oui c’est un scoop, ça, tiens. Enfin, ils ont acheté les droits. Mais sinon, donc, Buffet Froid, c’est trop distancié pour moi, et puis très misogyne. Enfin bon, je suis pas fan de Blier. Et puis j’ai toujours trouvé que c’était un absurde très convenu, c’est bizarre. Pour moi, Cible Emouvante était beaucoup plus quelque chose du côté des Studios Elling et des comédies anglaises des années 50.


FilmDeCulte - Les Marchands de Sable était une belle réussite, et un vrai polar…

Pierre Salvadori - Ah, j’ai adoré faire ce film.


FilmDeCulte - Ca n’a pas été un grand succès. Est-ce ça qui vous empêche de retourner au genre?

Pierre Salvadori - Non, au contraire. Mais bon, au départ, c’était un film fait pour la télévision, et qui a été diffusé juste avant la sortie salles, et qui avait bien marché.


FilmDeCulte - Et pourquoi avoir fait votre seul film noir pour la télévision?

Pierre Salvadori - C’était une commande. J’ai été très surpris d’ailleurs. Arte travaillait sur l’engagement à la politique à travers le film de genre, et j’étais persuadé qu’ils allaient me demander de faire une comédie. Alors évidemment, j’aime beaucoup ça, mais j’avais vraiment pas envie de faire une comédie pour la télé. Et quand ils m’ont proposé le film noir, j’ai été vraiment passionné par le projet. Et j’ai appris énormément en faisant Les Marchands de Sable, d’un point de vue de récit et de mise en scène, c’était passionnant à faire et je veux absolument en refaire un.


[Pierre Salvadori étant déçu de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de l’interview, il propose de la finir avant la fin du Festival. Deuxième rencontre le lendemain]


FilmDeCulte - Je voulais revenir sur Les marchands de sable, et ton envie de refaire un film noir…

Pierre Salvadori - Oui, c’est vraiment une expérience qui m’a donné envie de refaire un polar. Parce que d’abord, presque d’une façon un peu paresseuse, ça avait été une expérience moins difficile, dans ce qui est l’écriture et la mise en scène, après plus douloureuse dans ce qui était le propos, parce que parfois c’est un peu dur de faire des films aussi fermés, aussi sanglants. Mais j’ai appris énormément d’un point de vue de mise en scène, et surtout dans le découpage, découpage dont je pressentais qu’il me servirait beaucoup sur le film suivant, et en l’occurrence sur une comédie. Ce que j’apprenais dans la clarté que nécessitent les scènes d’action ou d’observation, je pressentais que ça allait beaucoup m’aider pour les scènes de réactions de comédie. Souvent dans la comédie, la réaction est presque plus drôle que l’action.


FilmDeCulte - La comédie occupait une place prépondérante dans tes films d’avant, pourtant. Dès Cible Emouvante

Pierre Salvadori - Oui. C’est marrant parce que c’est à cause de Cible Emouvante que Pierre Chevallier m’avait fait cette commande de film noir pour Arte. Mais c’était quelque chose d’un peu instinctif, c’était mon premier film. Tandis que Les Marchands de Sable, il n’en a peut-être pas l’air, mais c’est un film qui est très réfléchi sur chaque cadre, très pensé. Et pourtant c’est un film très simple, avec que des panoramiques, des plans fixes… Il doit y avoir 3 travellings dans le film….Mais c’était très réfléchi, surtout sur les amorces, dans les champs/contre-champs, est-ce que j’en mettais ou pas…Et j’en mettais très souvent parce que je voulais qu’on ait le sentiment que quelque chose pesait sur eux, qu’ils n’avaient pas de libre arbitre, c’est pour ça qu’il n’y a jamais de plan subjectif…Eh bien toutes ces réflexions que j’ai dû avoir sur la grammaire du cinéma m’ont beaucoup servi ensuite pour refaire une comédie, Après vous en l’occurrence.


FilmDeCulte - Donc tu n’as ressenti aucune contrainte dans le tournage d’un film pour la télévision?

Pierre Salvadori - Ah non, c’était que bénéfique. Après, c’est vrai que c’est un budget et un planning très serrés, mais j’avais assimilé ces choses là. J’avais écrit le scénario en pensant qu’il allait être tourné très vite, dans des conditions un peu difficiles, mais malgré ça, sur 4 semaines de tournage, on a engrangé 6 semaines de temps, c’est-à-dire qu’on a fait un nombre d’heures supplémentaires invraisemblable, on travaillait quasiment jour et nuit, c’était très dur. Mais j’ai aimé faire un film dans cette économie là, dans cette rapidité.


FilmDeCulte - Tu as souvent employé les mêmes acteurs dans plusieurs films, Guillaume Depardieu, Marie Trintignant, Serge Riaboukine… Après une première expérience avec eux, tu écris spécifiquement pour eux, où ça se fait naturellement?

Pierre Salvadori - C’est un peu des deux. Riaboukine, je l’ai rencontré sur Cible Emouvante, où il était formidable. Il a eu la gentillesse de faire un tout petit rôle dans Les Apprentis, et je me sentais en dette, donc je lui ai écrit le second rôle très rigolo, où il était génial, dans Comme Elle Respire. Et puis j’ai su par son agent qu’après Comme Elle Respire il avait eu plein de premiers rôles, ça m’avait vraiment fait plaisir. Et puis il y avait vraiment un travail, qui s’inscrit sur la longueur. Comme avec un opérateur ou un technicien. Et bien moi j’aime beaucoup retravailler avec des acteurs qui m’ont donné des choses. Parfois même humainement, comme Guillaume et Marie, qui en plus de leur travail d’acteur m’apportaient beaucoup en dehors. Et puis ensuite qui me hantaient même un peu, donc j’écrivais systématiquement pour eux.


FilmDeCulte - Et ça transparaît à l’écran. Comme elle respire, c’est une Rolls pour Marie Trintignant...

Pierre Salvadori - Absolument, c’était vraiment écrit pour elle. Et pour des raisons même pas personnelles, ce sont des choses très bêtes. Je sais que c’est orgueilleux, ou vaniteux, mais je voulais que Marie ait un grand rôle populaire, et puis Les apprentis venait de cartonner, je me suis dit qu’on pouvait y arriver, et j’ai écrit pour elle ce rôle de mythomane, dans une comédie qui est aussi une histoire d’amour, et je me disais que ce serait un beau rôle pour Marie. C’est ce que je voulais avant tout. Parce que je l’aimais beaucoup comme actrice et comme femme. Comme Guillaume, je lui avais écrit Les apprentis parce que c’était une époque où il avait des soucis, et je lui avait dit "Tu verras, quand tu reviendras, on fera un film ensemble", et du coup j’ai écrit le rôle pour lui. C’est des choses un peu sentimentales, moi je suis un peu sentimental, mais c’est aussi parce que ce sont des gens talentueux et que j’aimais.


FilmDeCulte - Pour revenir à la thématique du festival, on a déjà parlé des clichés du polar, mais alors qu’est-ce qui fait un bon polar, selon toi?

Pierre Salvadori - De toutes façons, il faut de bons personnages, mais ça c’est pour tout bon film pour moi. Et puis quelque chose d’un peu oppressant, d’un peu tendu…J’aime bien qu’il y ait cette idée de quelque chose de prégnant, une forme de destin…L’idée du mal, du beau, de la pureté…Ce qu’évoquait magnifiquement François Guérif hier dans sa très belle présentation de Dennis Lehane hier. Moi j’ai besoin que ce soit aussi presque étrange, poétique…Là on a vu beaucoup de polars un peu sociologiques, mais avec une sociologie réinventée, pas vraiment réelle.


FilmDeCulte - Un film comme Dead man’s shoes, que tu as vu ce matin dans la section Sang Neuf, rentre parfaitement dans ces critères là, donc?

Pierre Salvadori - Ecoute c’est embêtant parce que je n’ai pas le droit d’en parler.


FilmDeCulte - Oui mais l’interview ne sera publiée que bien après le palmarès…

Pierre Salvadori - Bon. Moi je n’aime pas les films qui inventent ou qui imaginent quelque chose d’effroyable pour que la punition le soit encore plus. J’ai l’impression que ce sont des films hyper complaisants, et puritains en plus. C’est-à-dire que tout le temps, puisqu’on parlait du mal à l’instant, je trouve que l’évocation du mal dans ces films là, c’est le vice. Alors que pour moi le vice c’est l’humanité, la fragilité. Je ne pourrais jamais m’arrêter à dépeindre une humanité de façon un petit peu négative en la dessinant à travers des errances sexuelles ou toxiques ou je sais pas quoi. Je m’en fous de ça. Je trouve ça vraiment très puritain. Alors bon on imagine une situation dramatique et terrible, abuser d’un jeune homme qui est handicapé, simple d’esprit, imaginer les pires tortures, l’ingurgiter de drogues, surtout quand on sait ce que c’est qu’un mauvais trip, l’enfermer dans une pièce noir, le violer à moitié, etc, pour autoriser ensuite une vengeance implacable…Vraiment je trouve que ce sont des films qui font l’apologie de la revanche, de la peine de mort, de la loi du Talion, et c’est vraiment complaisant. Quand je vois qu’en plus à la fin, le seul qui échappe évidemment à la punition, c’est celui qui est marié, qui a des enfants, qui est bourgeois et qui s’est retiré de cet univers, que c’est celui qui punit le personnage vengeur qui a de la culpabilité parce qu’il n’aimait pas son frère patati patata…Oh la vache! Et je te signale que la musique, très belle par contre, est très souvent à connotation sacrée, religieuse, donc bon, au bout d’un moment j’en avait marre. Alors que j’adorais le début. Je trouvais ça drôle, avec une maîtrise incroyable, je me disais que justement on allait échapper à la vengeance froide, et qu’il allait juste les ramener à leur ridicule, et puis non, c’était beaucoup plus sophistiqué que ça.


FilmDeCulte - Tu as dû avoir des discussions intéressantes avec Joel Schumacher, toi, alors? Parce que sur le plan "œil pour œil, dent pour dent", il a dans sa filmo 2-3 films qui se posent là.

Pierre Salvadori - Oh ben comme dans beaucoup de films américains.


FilmDeCulte - Mais lui ce n’est vraiment présent que sur peu de films. Ca a commencé modérément dans Chute Libre

Pierre Salvadori - Chute Libre on a pu croire que c’était un truc différent, un peu anar, mais au fond c’est ça aussi.


FilmDeCulte - Mais clairement, pour moi, Le Droit de Tuer et 8mm sont assez abjects dans leur propos.

Pierre Salvadori - Ce sont des films fachos, oui.


FilmDeCulte - Mais d’un autre côté, derrière ces deux films, il a amorcé un vrai tournant, qu’on pourrait qualifier de "respectable", avec Tigerland, et Phone game après…

Pierre Salvadori - Je ne les ai pas vus, ceux là.


FilmDeCulte - Et pourtant c’est le même bonhomme qui a enchaîné Le droit de tuer et 8mm. Alors on peut se demander pourquoi il a fait ces deux films là? Peut-être pour les castings prestigieux…

Pierre Salvadori - Peut-être parce qu’il est con hein, et que maintenant il a des meilleurs scripts, moi j’en sais rien.


FilmDeCulte - Ca n’empêche que ça reste dans une filmo, même si derrière on fait de très bons films.

Pierre Salvadori - Oui, il paraît que Tigerland est très bien. Mais pour ceux que je connais, j’ai toujours trouvé qu’il y avait cette espèce d’idéologie nauséabonde, comme dans Man on fire, et dans tout un pan du cinéma américain d’ailleurs.


FilmDeCulte - Pour finir, tu peux nous en dire un peu plus sur ton prochain film?

Pierre Salvadori - Alors c’est une histoire d’amour avec Audrey Tautou et Gad Elmaleh. Et c’est l’histoire d’une jeune fille qui est ce qu’on appelle une demi-mondaine, qui traîne dans les hôtels de luxe, qui est obsédée par le luxe et qui se sent heureuse et sereine dans cet environnement là. Qui confond la sérénité et le confort, en fait. Et elle va rencontrer un jeune homme qui travaille dans un de ces hôtels, qui va tomber amoureux d’elle et abandonner tout pour elle parce qu’elle va passer une nuit avec lui, juste parce qu’elle pense qu’il est riche. Lui va la rejoindre sur la Côte d’Azur, il va l’empêcher de bosser, il va lui pourrir l’existence. Et après je peux pas trop dire ce qu’il se passe parce qu’il y a un rebondissement, entre guillemets, plein de sens sur ce qui va se passer après. Et j’en suis vraiment heureux de ce petit truc qui pour moi fait tout le prix du film. Mais voilà, c’est une histoire d’amour et d’argent sous influences.


FilmDeCulte - Et tu as un titre, des dates de tournages?

Pierre Salvadori - Ca s’appelle Hors de prix, et ça se tourne à partir du 9 octobre, sur 9 semaines.


FilmDeCulte - En course pour les Césars 2007, donc.

Pierre Salvadori - Oh ben ça, ça m’étonnerait!


FilmDeCulte - Et est-ce que tu as quelque chose à répondre à ton collègue de jury Frédéric Taddéï qui, pendant que je t’attendais, me disait qu’il ne fallait pas t’interviewer si je voulais quelque chose de percutant, et que j’aurais mieux fait de l’interroger lui si je voulais être repris dans toute la presse?

Pierre Salvadori - Il a raison! Ca c’est une histoire que nous a raconté Nicolas Saada, qui présentait un court-métrage ici. C’est un rabbin qui veille à ce qu’un quartier fonctionne bien, qui a un jeune apprenti avec lui. Y a un mec qui vient le voir et qui lui dit "Rabbin, y a machin qui m’a pourri, qui m’a insulté, c’est dégueulasse", et le rabbin lui dit "C’est vrai, tu as raison". Et machin vient le voir, et pareil "Rabbin, l’autre il m’a pourri", et le rabbin lui dit aussi "C’est vrai, tu as raison". Alors le jeune mec dit au rabbin "Je comprends pas, un mec vient vous voir pour vous raconter un truc, vous lui dites qu’il a raison, l’autre vient vous raconter le contraire, et vous dites qu’il a raison aussi? Ca n’a pas de sens". Et le rabbin lui dit "Tu as raison". C’est une fable politique.

Entretien réalisé par Boris Legeron
Le 9 et 10 avril 2005


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