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CHRISTOPHE DE PONFILLY


Réalisateur du sublime documentaire Massoud, l'Afghan, il a accepté de répondre à nos questions quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001 et la mort de son ami le commandant Massoud.


FilmDeCulte - Vous dites dans votre documentaire que Massoud refusait le plus souvent les interviews, de se prêter au jeu des questions - réponses. Ne pensez-vous pas qu'il exprimait finalement beaucoup plus de choses par de simples regards ou de simples gestes?

Christophe De Ponfilly - Ce n'est pas vraiment qu'il refusait les interviews... J'avais filmé de longues interviews avec lui. Mais j'ai essayé dans le film de le faire parler plus personnellement, notamment de la disparition de ses amis tout au long de ces années de guerre et de ce qu'elle avait fini par poser comme traces sur lui. J'ai essayé, en fait, de recueillir ses sentiments, et c'est dans ce domaine là qu'il ne s'exprimait pas. Mais je crois que c'était d'une part parce que c'était un homme pudique... Mais également parce que c'est propre à la culture afghane qui veut que l'on n'exprime pas sa tristesse en public. Mais pour revenir à la question, les interviews, il m'en avait accordé plusieurs, et de très longues parfois, mais ce n'était pas ce que je recherchais dans le film. Je voulais essayer d'avoir plus de réflexion personnelle sur les drames qu'il a pu traverser tout au long de ces vingt années de guerre.


FilmDeCulte - Quels étaient vos rapports hors caméra? Est-ce qu'il vous considérait comme un ami, ou comme un proche?

Christophe De Ponfilly – Je pense que tous ceux qui venaient chez lui, dès la période de la présence soviétique en Afghanistan... Vous savez, pour y accéder, il fallait marcher pendant un mois dans les montagnes, c'était un périple extrêmement difficile et dangereux, on était clandestin, c'était miné, il y avait des bombardements, il pouvait y avoir des attaques, etc. On arrivait exténué dans le Tanshire. Et déjà, il était extrêmement reconnaissant du fait que nous venions de loin prendre ces risques pour témoigner de ce qui se passait dans son pays. Ensuite, au fil des années - puisque j'ai commencé à filmer en 1981, j'y suis retourné en 1984, puis en 1987, etc. -, le fait de revenir a fait qu'il y avait un lien entre nous, un lien fait de respect, d'amitié. En plus, il avait beaucoup aimé les films que je lui avais envoyés - j'avais pour habitude de montrer aux personnes que j'avais filmées ce que j'avais fait comme travail. A tel point même que j'avais donné à Massoud une copie du film que nous avions fait en 1990 avec Frédéric Lafont, suite au retrait des troupes soviétiques, dans lequel nous montrions les traces que cette guerre avait laissées pour les Biélorusses et les Afghans - le film s'appelle Poussière de guerre, et le tournage avait duré un an. Et quand il a pris Kaboul en 1992, il a aussitôt donné aux hommes qui s'étaient emparés de la télévision le film, qui a donc été diffusé dès les premières heures de la prise de Kaboul par les Moudjahidine.


FilmDeCulte - Vous dites ne pas avoir voulu filmer autre chose que ce qui vous plaisait en Afghanistan. Le film n'est ainsi pas vraiment un documentaire sur la guerre.

Christophe De Ponfilly – Tout d'abord, je pense que la guerre est extrêmement difficile à filmer, et que la meilleure façon de le faire et encore de montrer les dégâts qu'elle produit. Je pense que ces dégâts sont évidents dans Massoud, l'Afghan. Mais la guerre - le Big Bang, comme disent les Américains lorsqu'ils cherchent des images spectaculaires - est quelque chose de révoltant. Ce n'est pas un spectacle, et le filmer, à partir du moment où l'on ne fera jamais mieux que les films de fiction, devient extrêmement difficile. Et le jour où l'on filme en gros plan un obus exploser, on n'est plus là ensuite pour porter la caméra. En l'occurrence, il est vrai que je n'ai pas voulu faire, par exemple, d'enquête sur le trafic de drogue, sur les dessous de la guerre, ou la manipulation. Je suis allé vers ceux que j'aimais. C'est ma démarche, je préfère faire des films de complicité plutôt que des films de dénonciation, bien que l'indifférence occidentale soit dénoncée dans Massoud, l'Afghan.


FilmDeCulte - Quel a été votre sentiment sur les frappes américaines?

Christophe De Ponfilly – Je trouve que les frappes sont totalement disproportionnées par rapport à la cible. J'ai apprécié le fait que les Américains aient pris du temps avant de frapper. Ils ont donc pris en compte le fait qu'il y avait une population afghane qui n'avait rien à voir avec les Taliban et les terroristes, et qui subit la guerre depuis plus de vingt ans. Heureusement, parce que j'étais aux Etats-Unis lors des attentats du 11 septembre, et je peux vous dire que l'amalgame "terroriste = Taliban = Afghan" a été fait immédiatement. Je pense également que les Américains sont très ignorants concernant l'Afghanistan, et que leur CIA a fait tellement d'erreurs en aidant les fondamentalistes islamiques, ils ont tellement mis le feu aux poudres, que la situation initiale était en effet très alarmante. Maintenant, à partir du moment où les Taliban ne sont plus soutenus par l'armée pakistanaise, ils ne constituent plus une force vraiment puissante. Massoud, lors de sa venue à Paris, avait demandé à ce que les puissances occidentales fassent pression sur les Pakistanais pour faire cesser l'ingérence pakistanaise. En 1997, alors que je faisais Massoud, l'Afghan, on avait filmé Massoud lançant une offensive contre les Taliban, et bien je peux vous dire que les communications radio que nous parvenions à capter véhiculaient les ordres des Taliban dans la langue parlée au Pakistan. Je pense que les frappes sont certainement très spectaculaires pour la population américaine, mais quand ils se disent maîtres de l'espace aérien, cela me fait doucement rigoler, l'espace aérien n'était pas tellement menaçant, il y avait quatre ou cinq avions qui appartenaient aux Taliban. Massoud avait eu à subir des assauts de l'aviation ennemie en 1999, et ces avions venaient du Pakistan. Donc voilà, je pense que pour le moment, les frappes sont très disproportionnées. Cela dit, le combat le plus difficile à mener, c'est celui contre tous ces réseaux terroristes, qui ont évolué dans des tas de pays - les hommes politiques n'ayant rien fait pour aider l'Afghanistan et pour faire cesser ce flux de personnes qui sont venues s'entraîner à la guérilla urbaine. Ce sera un travail colossal, délicat, et dangereux.

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