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ABDERRAHMANE SISSAKO
Né au Mali, Abderrahmane Sissako passe par Nouhadhibou, la ville de transit qu'il reviendra filmer aujourd'hui
dans En attendant le bonheur, avant de partir faire des études de cinéma en Russie. Installé aujourd'hui en
France, il réalise plusieurs films pour lesquels il revient sur sa vie et son passé, ainsi que sur son continent
d'origine, l'Afrique. Après La Vie sur Terre en 1998, il sort aujourd'hui son nouveau film, En attendant
le bonheur, pour lequel il a accepté de nous rencontrer.
FilmDeCulte - Vous dites être déjà passé par cette ville de transit. A
quel moment le désir de filmer cette ville vous est-il venu?
Abderrahmane Sissako - Il est très difficile de préciser exactement à quel moment
part exactement ce genre de désir. Je crois que cela s'inscrit dans une envie que j'ai toujours eu de me raconter
un peu à travers tous mes films, de passer par une autobiographie. J'avais auparavant tourné en Russie, j'ai tourné
au Mali, dans le village ou vit mon père. Il fallait que je revienne à Nouhadhibou, ville qui a vu mon départ vers
la Russie. Ce désir a toujours existé dans ma tête et avec le temps, les choses se sont formulées plus clairement.
J'y suis revenu parce que, en tant que personne qui vit l'exil, qui est partie, je crois qu'il était important de
passer par cette expérience personnelle pour tenter de raconter cet exil. Nouhadhibou est une ville véritablement
de transit pour les gens les étrangers qui viennent d'un peu partout avec ce but de rester un peu et de partir.
Nouhadhibou devient la ville de certains qui ne partiront finalement jamais. Ces aspects de la ville m'ont intéressé
parce qu'aussi j'y ai fait de très belles rencontres, des rencontres humaines, je veux dire. C'était donc pour moi
un lieu adéquat pour faire ces portraits là, les portraits de ces gens en partance ou qui sont un peu partis, déjà,
sans avoir bougé encore.
FilmDeCulte - Le film Bord de mer - avec lequel votre film entretient
une étrange relation - décrit une ville qui enferme et retient ses habitants. Considérez-vous Nouhadhibou de la
même manière?
Abderrahmane Sissako – Chez moi, c'est un peu différent. Nouhadhibou est une ville
qui pour moi n'existe pratiquement pas. Je l'ai quasiment éliminée. Elle est normalement plus grande, on ne la voit
pas dans le film. De plus, la situation géographique de la ville, située entre le désert et cette porte de sortie
qu'est la mer, fait que je pense que les gens sont plutôt lâchés. Ils sont libres à tout moment de partir. Mais il
y a aussi effectivement dans cette presque île un endroit où l'on échoue. Le mot est peut être un peu fort. C'est
comme un endroit où l'on reste, parfois.
FilmDeCulte - Comment s'est déroulé le choix de vos acteurs, qui sont tous
non professionnels?
Abderrahmane Sissako – Le choix se fait dans la préparation que je fais durant
les deux mois qui précèdent le tournage et durant lesquels je rencontre des gens. Disons que j'ai ainsi rencontré
dans ma vie des personnes de cette façon, et j'ai tenté de les amener dans mon film, dans mon histoire, afin que
chacun raconte un peu sa propre vie, sa propre biographie. C'est un casting qui n'est effectivement pas un casting
classique. On ne "choisit" pas quelqu'un, on ne fait pas d'essai. On ne cherche pas un acteur en particulier, ce
n'est pas du professionnalisme que l'on veut, mais simplement le désir de partager une aventure. A chaque fois que
je manifestais ce désir, je leur expliquais que nous allions tourner le film, le montrer dans les salles.
FilmDeCulte - Ces acteurs étaient ou sont encore eux-mêmes en transit,
en partance pour une autre destination?
Abderrahmane Sissako – Pas toujours. Ce sont des gens qui sont venus pour telle
ou telle raison. Certains sont restés, d'autres sont effectivement en partance. Comme Nana, par exemple, une femme
qui est partie, qui est revenue. On sait qu'elle partira un jour, qu'elle n'est pas là définitivement. Mais pour
l'instant, elle est là, elle a sa petite chambre. Abdallah, à travers lequel le film est raconté, est déjà parti
dans un sens, puisqu'il n'était déjà pas là, il était hors de la ville et hors du temps. Il est passé par des
choses, il ne s'explique pas, parce qu'il n'est pas vraiment là. Je pense que c'est ça aussi, le voyage en exil,
c'est le vrai voyage, le désir de partir, en train, en avion ou par bateau.
FilmDeCulte - Le scénario du film était-il écrit avant la rencontre
avec les acteurs ou bien a-t-il été fait en fonction d'eux, à partir d'eux?
Abderrahmane Sissako – Le scénario est en fait plutôt un traitement comme un gros
synopsis d'une quarantaine de pages, qui raconte l'histoire que j'ai moi-même envie de raconter, et celle des
personnages que j'ai rencontrés à travers mes voyages. Je parle finalement plus des personnages et de leur vie.
Puis le reste du film se fait pratiquement tous les jours, les dialogues aussi sont faits au jour le jour. La
veille, ou même sur le tournage selon les cas. Aussi à travers les acteurs qui s'imposent dans leur rôle. L'enfant
s'est imposé parce qu'il voulait jouer. J'étais donc là à suivre aussi son désir, je le trouvais toujours devant
la caméra parce qu'il voulait être filmé le plus possible. Le vieil homme aussi avait une présence forte, il
voulait communiquer, donner quelque chose. Il était fier que je me sois arrêté sur son destin. J'ai donné à ce
destin là quelque chose de merveilleux, de fantastique. Je l'appréciais malgré son dénuement, et le rôle que je
lui ai donné, d'être électricien, d'apporter la lumière chez les gens, était pour lui quelque chose de merveilleux
et qu'il a saisi tout de suite sans qu'il y ait de vraie discussion entre nous.