FilmDeCulte - Il y a quelques ressemblances entre votre film et celui
de Tsai Ming Lang, Et là bas, quelle heure est-il ? La notion d'attente, de perte d'un être cher...
Le vendeur de montres et sa valise... Etait-ce une référence consciente ou totalement hasardeuse?
Abderrahmane Sissako – Non, je n'ai pas vu ce film. Mais c'est quelqu'un que
j'aime et dont j'aime l'univers. Mais je n'ai pas vu celui là. Il parle beaucoup de l'attente, il s'arrête sur des
choses qui semblent insignifiantes. Comme dans son film précédent, par exemple, The Hole. Dans mon film, il
y a effectivement ce Chinois vendeur de montres, qui vient de son pays, et qui est pour moi aussi un personnage venu
échouer dans cette ville. Et qui a choisi l'Afrique comme lieu d'exil. Parce que l'Afrique n'est pas seulement le
continent d'où l'on part, c'est aussi un continent qui reçoit, qui a cette générosité de recevoir, de comprendre
l'exil, d'accepter les étrangers.
FilmDeCulte - Pouvez-vous nous parler de la scène de la télévision, durant
laquelle le personnage d'Abdallah regarde une émission française. Que représente-t-elle pour vous?
Abderrahmane Sissako – Cela représente pour moi la présence de quelque chose
qui n'est pas vraiment là. Non pas qui dénature mais qui entraîne une forme d'inculturation. Je pense qu'une
société qui ne se voit pas, qui ne voit pas son image, qui ne voit que l'image de l'autre, est une société en
perdition. La diffusion des "Chiffres et des Lettres", c'est un peu ça, comme beaucoup d'autres images qui sont
balancées sur le continent. Je suis conscient de cela et j'essaye de montrer comment tout un pays et toute une
culture peuvent se perdre. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'interdire les images qui viennent d'ailleurs, au
contraire, c'est bien que ces images soient là. Le problème, c'est qu'il n'y a pas d'autre image que ça.
FilmDeCulte - L'émission diffusée semble en plus extrêmement ancienne.
Abderrahmane Sissako – Non pas du tout (il rit). Pas du tout. D'abord
parce que tout simplement ces images n'existaient pas. Ce sont des émissions qu'ils effacent apparemment après.
Celle-ci doit être vieille de deux ans. J'ai voulu des images plus éloignées dans le temps, mais ils n'avaient pas
ça - ou peut être n'avaient-ils pas le droit - mais ils ne m'ont donné que des émissions récentes. Mais c'est le
principe qui est vieux, ce sont les personnages de l'émission qui sont un peu décalés, parce qu'il s'agit de deux
postiers qui s'affrontent et que peut-être ça devient quelque chose d'un peu désuet.
FilmDeCulte - La barrière de la langue semble être l'un des facteurs
principaux de votre film. Est-elle importante pour vous ? Avez-vous dû la subir, lors de votre arrivée en Russie
notamment?
Abderrahmane Sissako – Oui... Oui, je l'ai subie plusieurs fois. Je l'ai
subie en Mauritanie déjà, puisque Abdallah, c'est un peu moi, et comme lui j'en ai souffert. La barrière, c'est
une souffrance, par moments, la méconnaissance de la langue... Mais l'absence de communication, l'impossibilité de
parler, développe aussi une autre sensibilité. On regarde, on devient attentif aux choses qui deviennent autour de
nous beaucoup plus importantes. Ce désir plus tard de devenir cinéaste est né là, dans ce manque de communication.
Il y a bien sûr d'autres raisons plus enfouies, mais je suis parti pour un jour revenir filmer ces choses qui
semblaient insignifiantes. Plus tard, bien entendu, lorsque j'arrive en Russie sans même connaître le russe, j'ai
connu également beaucoup de difficultés. Tout cela fait partie de la vie, tout cela doit être pris comme une
richesse. Souffrir pour apprendre la langue de l'autre et pour connaître l'autre, je pense que c'est quelque chose
de très bien et de très enrichissant.
FilmDeCulte - D'une manière générale, quelle est la part d'autobiographie
dans ce film? Se limite-t-elle à Abdallah ou bien vous vous retrouvez un peu dans chaque personnage du film?
Abderrahmane Sissako – Toujours, dans chacun d'entre eux. Le cinéma... et il
n'y a pas que ça, à partir du moment où il y a création, que ce soit pour du cinéma ou autre. La création est une
quête de soi... Et pas seulement la création, mais également tout ce que l'on fait. Dans le journalisme aussi, il
y a également une quête de soi. Ceci étant vrai pour chaque personnage que j'ai choisi et que j'ai aimé. Je les ai
aimés également parce qu'ils avaient quelque chose que je n'avais pas, peut être à cause du fait que je sois exilé,
et que je vive en Europe. Or, lorsqu'on vit en Europe, on devient de plus en plus fragile. Mes personnages
m'impressionnent par leur force. Mais chaque personnage a aussi quelque chose que j'ai et me permettent de m'assurer
également que j'ai bien cette chose là. Dans tous mes personnages, il y a quelque chose, et c'est pourquoi j'ai fait
ce film.