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SOPHIE BRUNEAU
A quatre jours de la sortie en salles d'Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Sophie Bruneau, sans son compagnon et co-réalisateur Marc-Antoine Roudil, inaugure une série d'entretiens que FilmDeCulte prévoit de mener autour de la représentation du travail dans le cinéma moderne. Sophie Bruneau en situation d’entretien téléphonique, garanti sans langue de bois promotionnelle, voilà ce que ça donne.
FilmDeCulte - Des Animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine, on connaît davantage un autre vers, le célèbre: "Selon que vous serez puissant ou misérable"… Pourquoi "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés"?
Sophie Bruneau - Sans doute parce qu'il faut se demander quelle est la peste aujourd'hui. Et je pense que la réponse peut être le travail. Et notamment cette guerre économique qu'on nous donne pour une guerre sainte et dont le nerf est la compétitivité. Ce sont aussi ces nouvelles formes d'organisation du travail qui sont engendrées par des pratiques de gestion néo-libérales qui sont apparues, disons au milieu des années 80 – quand on demande aux spécialistes de la question comme Christophe Dejours, c'est grosso modo dans ces années-là que se mettent en place ces nouvelles formes d'organisation du travail, qui engendrent des souffrances individuelles et des souffrances psychologiques. Ce qui n'a rien à voir avec les conditions de travail, si vous voulez. Les nouvelles formes d'organisation du travail, c'est ce qui concerne la répartition des tâches et des responsabilités. Donc la division du travail, qui consiste par exemple à individualiser les postes, ce qui fait que les gens ont de moins en moins de contacts et ont des activités parcellisées. On peut le voir notamment avec l'ouvrière à la chaîne de montage, Madame Alaoui, qui est le premier entretien. Tout ceci est lié à des systèmes de commandement et des systèmes d'évaluation qui font des ravages. Il y a un exemple assez étonnant dans la dernière séquence du film, où l'une des praticiennes explique le principe de l'évaluation à 360°, où tout le monde se contrôle et s'évalue. Ce qui renvoie clairement au panoptique de Foucault, cette architecture particulière des prisons, où l'on arrive à contrôler chaque individu sur l'ensemble de la journée, où qu'il soit et où plus personne n'est obligé d'être dans la tour de contrôle, puisque les détenus n'arrivent même plus à voir s'il y a quelqu'un dedans ou non. Ce sentiment permanent de contrôle… On voit bien le lien entre les nouvelles formes d'évaluation et les bouffées de violence qu'elles génèrent sur les lieux de travail et qui engendrent des rapports sociaux brutaux. Donc, la voilà, la peste.
FilmDeCulte - Le point de départ d'Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, c'est le livre Souffrance en France de Christophe Dejours, qui intervient d'ailleurs dans le film. Peut-on ici, comme on le fait en fiction, parler d'un travail d'adaptation?
Sophie Bruneau - Non. Par honnêteté intellectuelle nous avons voulu mettre la référence au début du film, et puis c'était aussi une façon de boucler la boucle, puisqu'on retrouve Christophe Dejours à la fin, dans la dernière séquence, avec les praticiens. Des praticiens avec lesquels il travaille, par ailleurs, en réseau. Ils réfléchissent ensemble. Ce sont des gens qui ont eu du mal à analyser ce qui se passait dans le monde du travail. Le travail, c'est complexe. Ça reste une énigme pour beaucoup des gens qui réfléchissent sur la question. Christophe Dejours a été, je pense, l’un des premiers penseurs à analyser de façon lumineuse ces articulations particulièrement complexes. Il a donc constitué un apport considérable et c'est pour cela qu'il est une référence dans le domaine. Bien sûr, il n'y a pas que Souffrance en France. On peut aussi parler d'un autre de ses livres, tout aussi intéressant, Travail, usure mentale. La grande qualité de Christophe Dejours, c'est de décloisonner des champs qui pourraient paraître contradictoires, comme la psychologie, la sociologie ou la psychiatrie, et de parvenir à les articuler ensemble. Je me souviens que, lorsque j'ai lu le livre – c'était en 2001 ou 2002, je finissais le film précédent, Arbres – ça a été une claque, pour moi. Je me suis immédiatement dit qu'il fallait qu'on fasse quelque chose: on ne pouvait pas rester sans rien faire. Et la question était: qu'est-ce qu'on peut faire à partir de là?
FilmDeCulte - Pardevant notaire a-t-il constitué une première étape pour explorer le monde du travail?
Sophie Bruneau - Non. Pardevant Notaire a plus été conçu comme un film sur les paysans et les paysages.
FilmDeCulte - Le film tourne tout de même autour de la profession de notaire…
Sophie Bruneau - Oui. Mais c'est un peu le même cas qu'ici: Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés n'est pas un film sur les praticiens, c'est davantage un film sur le monde du travail, sur la violence qui s'est généralisée. C'est d'ailleurs une question à laquelle il est très difficile de répondre: quand on se demande comment faire un film à partir de ce type d'idée, il faut se demander où l'on va. Filmer le travail est chose difficile. On ne rentre pas une caméra avec un regard critique de cinéaste dans une entreprise. Le monde de l'entreprise est très difficile à filmer. La caméra n'est pas la bienvenue, sauf lorsqu'il s'agit de films institutionnels ou promotionnels. De temps en temps, parce qu'il y a parfois des relations privilégiées, on arrive à voir des choses. Mais alors on peut aussi vite tomber dans la chorégraphie des gestes et de la machine qui filme la machine. Une sorte de fascination pour les gestes du travail. Mais on dit peu de choses, finalement, sur la souffrance au travail. Et je me souviens de ce que disait Comolli, qui est quelqu'un de très intéressant, qui pense le cinéma documentaire et la question du travail dans le cinéma documentaire, et qui rappelle qu'il suffit de remonter au premier film des frères Lumière pour se rendre compte de la difficulté pour le cinéma de montrer le travail: le film montrait la sortie des usines et non pas l'entrée, ni l'intérieur – alors même qu'ils étaient propriétaires et qu'ils auraient pu le faire. Le monde du travail, en somme, c'est un peu comme le Concile du Vatican: tout cela reste assez secret. Il y a une page dans le livre de Dejours qui à ce titre est intéressante. Il y explique que la société civile est très peu au fait de ce qui se passe dans le monde de l'entreprise. De temps en temps, une affaire éclate et on s'étonne, et on est choqué. Mais sur les pratiques dans leur généralité, il y a très peu de choses. Et c'est vrai que nous nous sommes très vite rendus compte, d'abord que nous ne mettrions pas une caméra, comme ça, dans le monde de l'entreprise, mais qu'en plus, la souffrance dont nous voulions parler était une souffrance invisible. Tout cela nous a amenés à aller vers ces consultations, qui sont très peu nombreuses. Nous sommes donc partis en repérages en 2002 et avons constaté qu'il n'y en a que trois sur Paris et en région parisienne.
Dernièrement, une praticienne me disait qu'il fallait six mois pour obtenir un rendez-vous. Le médecin du travail consulte une fois par semaine, sur une demi-journée, et il reçoit cinq patients! Vous imaginez un peu les laissés-pour-compte… Ce qui était très intéressant avec ces consultations, c'est qu'elles faisaient clairement le lien entre les nouvelles formes d'organisation du travail et les souffrances individuelles. C'est-à-dire qu'il y a un jeu de déconstruction qui est amené par le praticien sous forme de questions. On prend d'abord l'expérience professionnelle, on la détaille. Et puis il y a un moment où ça bascule: pourquoi? Que s'est-il passé? Alors ça peut être à l'occasion d'une fusion, d'une restructuration, de l'installation d'un nouveau type de management… Et les choses se mettent petit à petit en place. Mais avant de pouvoir filmer ces consultations, ça a été long, même auprès des gens qui avaient une volonté d'alimenter un débat public. Parce que c'est l'ambition du film, ce débat public sur la problématique de la souffrance au travail. Non pas de le susciter, parce qu'il existe. Mais bien de le nourrir. Et pas en termes psychologisants: Dejours dit aussi que toute la médiatisation autour du harcèlement s'accommode bien avec les pratiques managerielles de l'entreprise. Il était donc important de ne pas tomber dans la psychologisation, mais bien de remettre en question l'organisation collective du travail. Parce qu'il ne s'agit pas non plus de faire un film contre le travail. Ce dont on se rend compte c'est que tous les patients qui ont été retenus pour le film, et de manière générale ceux qui viennent en consultation, sont des gens qui s'investissent énormément au travail. Et là, on voit vraiment un avant et un après. C'est-à-dire qu'ils avaient un plaisir à travailler, on sent que ce sont des personnes qui tenaient à effectuer un travail de qualité. Et tout ça a été cassé. On a cassé la coopération, on a détruit le collectif. Si nous nous sommes intéressés aux récurrences entre les situations d'entretien et pas aux différences, si nous avons joué de la diversité professionnelle, c'est parce que, étonnamment, il y a une parole transversale qui les unit. Ils se parlent les uns les autres sans se voir. On se rend alors compte qu'entre une ouvrière à la chaîne de montage, un cadre supérieur directeur d'un groupe d'assurances, une gérante et une aide-soignante, il n'y a pas tant de différences. Et c'est là tout notre travail cinématographique: nous avons filmé ce qui d'habitude constitue le hors-champ.
FilmDeCulte - C'est effectivement là que vous intervenez au niveau esthétique. C'est par le cinéma que naissent ces rapprochements.
Sophie Bruneau - Oui. Il y a plusieurs choses: nous avons filmé trois mois, nous avons eu une quarantaine de cas et nous en avons retenu quatre. Il y a donc déjà eu une intervention au niveau de la sélection. Et puis il a aussi fallu choisir les endroits. Ainsi que le huis clos. Ce qu'il y a d'intéressant dans le huis clos, c'est le travail sur la lumière. Le fait que les praticiens soient des permanents nous a permis de jouer sur trois lieux uniques. Mais nous avons tourné beaucoup plus: nous avons filmé l'hôpital, ses couloirs, avec les gens au travail, l'accueil, les infirmières… Tout ça a sauté au montage et finalement on se retrouve avec un film où on pourrait se mettre à la place du praticien qui, en un après-midi, reçoit quatre ou cinq patients. Ainsi voit-on aussi la souffrance que peuvent également endurer les praticiens en recevant tous ces patients. Parce qu'ils ne sortent pas non plus indemnes de ça. Mais ce qui les fait tenir, justement, c'est le travail en réseau, le fait de se rencontrer régulièrement, de réfléchir ensemble, d'écrire des articles, de faire des colloques, d'échanger le fruit de leur travail. Le film a été pour eux une occasion supplémentaire de se retrouver. On peut établir ici un rapprochement avec le constat de Dejours, qui est de dire qu'individuellement, on souffre plus que quand on est ensemble. Toute cette destruction du collectif qui a été engendrée par ces nouvelles formes d'organisation du travail, a amené à ce que les gens souffrent plus aujourd'hui qu'avant.

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