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WANG CHAO


Découvert avec L'Orphelin d'Anyang, Wang Chao conclut sa trilogie sur l'histoire contemporaine de son pays avec Voiture de luxe, plongée dans l'envers du miracle économique chinois, qui a reçu le Grand Prix de la section Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes. Pour lui, filmer le quotidien est un acte de courage. Confidences.


FilmDeCulte - Quelle a été la genèse de Voiture de luxe?

Wang Chao - L’histoire de Voiture de luxe est inspirée de ma vie et de mes déambulations. Les réunions de travail de mes précédents films avaient souvent lieu dans des boîtes de nuit. C’est durant ces réunions que j’ai rencontré des prostituées. J’ai découvert qu’elles étaient toutes très simples, sans façons, elles venaient de la campagne, de petites villes de province, et ne vivaient dans la métropole que depuis peu de temps. Je me suis alors posé cette question: "Et si un jour leur père venait leur rendre visite - car elles cachent forcément la vérité à leurs parents -, comment gèreraient-elles la situation?".


FilmDeCulte - Voiture de luxe est le dernier volet d’une trilogie commencée avec L’Orphelin d’Anyang et Jour et nuit, quelles correspondances tracez-vous entre ces films?

Wang Chao - Ces trois films traduisent mes réflexions sur la Chine contemporaine, sa réalité, son histoire, ce sont trois allégories. L’enfant qui naît à la fin de Voiture de luxe pourrait être celui de L’Orphelin d’Anyang, son futur se situe peut-être là.


FilmDeCulte - Comment avez-vous été amené à collaborer avec des producteurs français? Est-il difficile de produire un film en Chine uniquement avec des investisseurs chinois?

Wang Chao - La collaboration avec la France a commencé dès Jour et nuit, il s’agissait déjà d’une co-production franco-chinoise. Sylvain Burstztejn et Arte sont venus me prêter main forte pour Jour et nuit, puis pour Voiture de luxe, les films ont été distribués par Celluloid Dreams. Si un réalisateur fait un bon film avec un bon scénario, il trouvera forcément des débouchés.


FilmDeCulte - Vos films sont donc distribués en Chine?

Wang Chao - Voiture de luxe a été autorisé par le Bureau du cinéma, il est sorti dans les salles chinoises en août dernier, il est également disponible en DVD. Concernant L’Orphelin d’Anyang et Jour et nuit, la majorité du public les a découverts via les DVD pirates, puisque six mois après la sortie du DVD français, ils sont copiés et diffusés en Chine. Il existe même plusieurs versions de chaque film.


FilmDeCulte - Quelle est la part autobiographique de Voiture de luxe? Vos films abordent tous la question de la famille, éclatée ou reconstituée, le rapport filial est un élément moteur.

Wang Chao - Voiture de luxe est né de mes observations, non seulement de mes sorties nocturnes mais aussi de mon vécu. A l’origine, j’imaginais un autre film, j’étais attiré par une histoire d’amour qui n’avait rien à voir avec la version finale de Voiture de luxe. Mais un jour ma mère est tombée gravement malade, les médecins lui ont diagnostiqué un cancer. Fort heureusement, elle a pu être soignée à temps. Mais j’ai été bouleversé, cet événement m’a complètement ébranlé. Au début des années 90, je suis parti étudier à Pékin en délaissant complètement ma famille. A l’annonce de la maladie de ma mère, je me suis soudain senti très coupable. Dans L’Orphelin d’Anyang, je voulais exprimer ma compassion envers autrui. En fin de compte, j’en étais incapable, j’ai fini par négliger les personnes qui m’étaient les plus chères. Voiture de luxe leur rend hommage. Si ma mère n’avait pas été malade, j’aurais fait un tout autre film.


FilmDeCulte - Le policier à la retraite de Voiture de luxe dit: "Il vaut mieux ne pas savoir que de se frotter à la réalité". Peut-on y voir une métaphore politique? Sous le vernis de la réussite économique de la Chine, se cacherait-il une réalité moins reluisante?

Wang Chao - (sourire) Le film n’est pas aussi catégorique, bien sûr le politique se retrouve toujours dans l’humain. C’est vrai qu’on peut accoler cette phrase à un discours politique, mais ce n’était pas l’intention de départ.


FilmDeCulte - Le film montre une inéluctable fracture générationnelle: les non-dits du père face à sa fille, le fossé culturel entre le père, instituteur, et He Ge, voyou reconverti en patron de boîte de nuit… Quel regard portez-vous sur cette société à deux vitesses?

Wang Chao - Ce sont vraiment deux générations, deux temporalités distinctes, le passé et le présent. Le passé n’a pas disparu, il hante nos contemporains. Il est symbolisé par le bateau dans l’introduction qui entre lentement dans la ville, c’est le passé qui s’immisce lentement dans le présent. L’aspect très contemporain de Voiture de luxe est bousculé par les effluves du passé.


FilmDeCulte - Il y a une magnifique rupture à la fin du film, quand Li Yan Hong revient sur les traces de son enfance dans une campagne silencieuse, comme projetée hors du temps.

Wang Chao - Ce retour à la campagne n’est pas très réaliste, ce retour aux sources symbolise l’espoir. J’ai essayé de trouver une belle école, un beau décor de campagne, or la réalité est moins féerique. On trouve plus facilement des écoles délabrées. Cette fin porteuse d’espoir, je voulais lui donner une dimension mythologique. Je ne voulais pas me cantonner à la seule réalité.


FilmDeCulte - Vos précédents films avaient une facture plus brute, surtout L’Orphelin d’Anyang, comment avez-vous abordé l’esthétique de ce nouveau film? Quelle importance accordez-vous à la forme? Quels cinéastes vous inspirent? Le film fait par moments penser à Hou Hsiao-Hsien, notamment à Goodbye South, Goodbye, vous sentez-vous des affinités avec son cinéma?

Wang Chao - En effet, Voiture de luxe est très différent de mes deux précédents films. Dans L’Orphelin d’Anyang et Jour et nuit, les personnages, leurs caractères, n’étaient pas plus importants que la lumière, le son ou le décor, rien ne surplombait, tout était lissé et mis sur le même plan. Pour Voiture de luxe, l’enjeu était totalement différent. Le cœur du film, ce sont les personnages, les liens noués entre ces personnages. Je reste à l’affût, derrière eux, mes personnages me relaient et trahissent mes intentions d’auteur. Un réalisateur au faîte de sa maturité devrait réussir à insuffler son style à ses personnages, c’est primordial. C’est vrai que j’utilise beaucoup de plans-séquences comme Hou Hsiao-Hsien, mais ce n’est pas propre au cinéma de Hou, on voit ça aussi en Asie, en France ou en Belgique. Ce procédé date des frères Lumière, je n’ai donc pas été inspiré par un cinéaste en particulier. Chaque réalisateur utilise le plan-séquence de manière différente, ne serait-ce que par le rythme, la succession des plans. Dans L’Orphelin d’Anyang, trois plans fixes se répondent, chacun est tourné de manière différente, la lumière est différente, les bruits sont différents. Le deuxième par exemple, celui avec l’homme et l’enfant, est filmé en plongée. Dans le troisième, on voit la prostituée dans le lit. Et ces trois mouvements indiquent une progression narrative. Il y a également trois scènes liées à la nourriture, les plans-séquences servent à décrire les émotions et les rapports entre les personnages.


FilmDeCulte - Comment avez-vous travaillé avec les acteurs, tous excellents?

Wang Chao - J’ai mis l’accent sur la personnalité des acteurs. Dans mes deux films précédents, j’avais façonné de A à Z le jeu des acteurs. Ici, j’ai essayé de trouver le juste équilibre entre le tempérament des acteurs et les besoins du scénario. J’ai fait s’entrechoquer les deux pour créer une tension, trouver un compromis harmonieux. Mes acteurs viennent pour la plupart du théâtre et ils avaient pris l’habitude de surjouer. Dans une scène où le policier s’adresse au père, l’un des acteurs était très ému et donnait l’impression de vouloir pleurer, mais ce n’était pas du tout l’effet que je recherchais. J’exigeais de la retenue, je faisais pression pour qu’il en fasse le moins possible. Un autre exemple: la scène où le policier rencontre He Ge, Li Yi Qing était plus menaçant et semblait vouloir l’arrêter tout de suite. On a dû retourner la scène plusieurs fois, je voulais plus d’authenticité et ça a été très difficile d’obtenir un tel résultat. Je suis donc ravi que vous me fassiez cette remarque. Huang Ge, qui est plus familier de la comédie, avait peur que sa femme vienne le voir sur le plateau, parce que je n’arrêtais pas de lui crier dessus (rires). Tous ces acteurs avaient une très forte personnalité, ils viennent de la province, et non pas de Pékin où les gens ont conscience d’être des artistes, ce sont des gens très simples. Dans Voiture de luxe, on ne parle pas le mandarin mais le wuhanais. Les acteurs s’expriment dans leur dialecte. A la fin, le film est un reflet de leur propre vie. Avec ce mélange de théâtralité, de fiction, cette volonté d’authenticité, ce n’était pas gagné d’avance. Je ne voulais pas non plus me lancer dans un documentaire.


FilmDeCulte - Vous sentez-vous proches des réalisateurs de votre génération, notamment Jia Zhang-Ke (The World) et Lou Ye, qui a fait l’objet d’une censure pour son dernier film, Summer Palace?

Wang Chao - Nous sommes amis, mais nous ne nous voyons pas beaucoup. Nos cinémas sont différents, même si nous appartenons tous les trois à la "Sixième génération". Ce qui nous relie, c’est le courage de faire face à la réalité et de faire face à soi-même. Mon film a été approuvé par le Bureau du cinéma, il y a cinq ans cela n’aurait pas été possible, et pourtant il n’est pas moins critique que L’Orphelin d’Anyang. C’est bien la preuve qu’il y a une certaine ouverture d’esprit, qu’il y a un assouplissement. Certains sujets restent néanmoins sensibles, comme le sexe et quelques sujets politiques.


Entretien réalisé par Danielle Chou et Yannick Vély
A Paris, le jeudi 21 septembre 2006.

 
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