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Entretien

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Quand d’autres gagnent leur médaille de bravoure à coups de fouet ou de griffes, les héros de Tim Burton se débattent davantage avec leurs bras cassés et leurs béquilles. Amoureux des ombres, le réalisateur l’est aussi de ceux qui les habitent. De Vincent aux Noces funèbres, radiographie du anti-héros.





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Il est des signes qui ne trompent pas. Dès son premier court métrage, intitulé Vincent, Tim Burton met en scène un jeune garçon dont l'idole n'appartient pas à l'imagerie des canons habituels dans les cours de récréation puisqu'il s'agit de Vincent Price, tout droit sorti des vieux coffres de la Hammer. Très vite, la figure du anti-héros burtonien se dessine: enfant prisonnier d'un corps d'adulte (Pee-Wee's Big Adventure) ou esprit frappeur et décadent (Beetlejuice) sont à l'honneur. Ses deux Batman auraient pu bouleverser la donne, mais les méchants (le Joker ou le Pingouin) y sont tellement glorifiés qu'ils en deviennent pratiquement plus charismatiques que le héros lui-même. Batman, plus que jamais rongé par les ombres. Le doute finit par se dissiper avec un second épisode (Batman, Le Défi), où Catwoman, immortalisée par Michelle Pfeiffer, se révèle être la véritable star. A l’image de Charlie et la chocolaterie où le mignon mais un rien falot garçonnet éponyme est dévoré par la présence du chocolatier fou et ermite mégalo, Willy Wonka. Constante dans l’œuvre du cinéaste, l'attachement aux ratés, aux faibles, aux marginaux, à ceux qui s'opposent à la foule dévorante, au point de prendre parfois fait et cause pour les racines du Mal, voir l'affreux Mr Jack, roi de Halloween et trublion morbide, mais traité comme le véritable Père Noël. La ligne rouge entre bons et méchants, braves et poltrons, monstres présumés et individus bienveillants est ainsi souvent maltraitée. Cette frontière tremble souvent sans savoir dans quel territoire mettre le pied. Comme le remarque Burton lui-même, "Noël est un moment heureux mais c'est aussi le moment où les gens se suicident le plus!". Héros ou anti-héros, la médaille finit par confondre ses revers.


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Le anti-héros burtonien est avant tout un héros qui s'ignore. Parce que trop décalé, trop en avance sur son temps, pas à sa place ou trop sensible. Ichabod Crane (Sleepy Hollow) est un scientifique du nouveau siècle, personnage de précieux trouillard, le premier à trembler de tous ses membres lorsque la légende du cavalier sans tête lui est racontée. Le type de mauviette qui se protège d'un mouchoir à la vue d'un cadavre, ou qui préfère, à l'approche de la maison d'une sorcière, marcher derrière les pas d'un jeune garçon transformé en bouclier vivant. Pourtant, sous ses chichis affolés, se dissimule le véritable héros, celui qui naît dans la réaction à l'opposition. Apôtre de la science (et notamment de l'autopsie), le jeune homme se heurte au scepticisme (non seulement du peuple mais aussi de la justice), et conçoit ses instruments dans son coin. C'est pratiquement seul qu'il devra se frayer un chemin, avec succès, jusqu'aux sources du mystère. Autre exemple d'opposition entre marginaux et foule féroce, le parangon dans le paysage des anti-héros burtoniens, Mars Attacks!. Les masses y sont superficielles, le porte-parole de la Maison Blanche transforme les locaux en lieu de passe, le Président cabotin et le chef des armées va-t-en guerre sont ridicules. Le pays n'est plus qu'un amas de troupeaux de vaches en feu, qu'il s'agisse de maisons de retraite, de casinos ou de réunions d'alcooliques anonymes. Reflet déformant, la communauté martienne est ainsi observée: "Vu leur très haut niveau de technologie, c'est une civilisation supérieure. Donc pacifique et éclairée". Il n'en semble pas de même pour des humains grotesques jusque dans leur mort. Dans ce bouge géant qu'est devenue l'Amérique, deux héros se détachent: un gamin jugé comme raté et sa grand-mère, véritable sauveuse de l'humanité.


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Les armes de la vieille: un ancien standard musical devenu kitsch au point d'être mortel pour les cervelles martiennes. Voilà qui vaut tous les tanks de l'armée américaine. Pourtant la pauvre est bien oubliée dans sa maison de retraite, et lorsque son petit-fils part la secourir, ses parents s'y opposent afin que le rejeton reste défendre la caravane familiale. Plantée dans son fauteuil roulant, elle avait bien raison et ce depuis le début: "Richie a toujours été le meilleur". Pourtant, même décoré par la fille du Président (qui trouve elle aussi grâce aux yeux de Burton, comme une famille noire préservée du chaos), le nouveau démiurge n'a que des mots imbéciles à balbutier ("Je pensais, au lieu de maisons, on pourrait vivre dans des tipis, c'est mieux pour des tas de côtés"). Pas si grave puisqu'il trouve dans les yeux de sa grand-mère gâteuse tout le contentement du monde, à défaut de retrouver le même chez ses parents qui lui préfèrent son frère, Billy Glenn, abruti envoyé à la guerre et fierté familiale. Car chez Tim Burton, le héros déclaré est souvent le plus minable. Grillé un drapeau à la main dans Mars Attacks!, bellâtre tranché en trois dans Sleepy Hollow, beauf transpercé dans Edward aux mains d'argent, brute évincée dans Big Fish, enfant roi corrigé dans Charlie et la chocolaterie, il n'a guère sa place dans le tableau burtonien de la figure romantique, aussi blessée qu'attachante. Au point, encore une fois, de brouiller les cartes: le héros présumé de La Planète des singes, le fadasse Leo Davidson (Mark Wahlberg), est pris dans une boucle temporelle absurde qui le laisse sur le bord du trottoir. La véritable héroïne, aux yeux du réalisateur, réside en la personne de Ari, singe femelle prônant la paix et défendant la race humaine.


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Brique importante dans le mur des ambiguïtés identitaires, la sexualité est souvent une question laissée en suspens. Si le héros cueille les conquêtes en bouquets, qu'en est-il des figures burtoniennes? Elles ont certes leurs amours éperdues, mais semblent parfois quasi privées de sexualité. Edward, créature d'un savant fou, transformé en bête de foire par la télévision, dont le château en noir & blanc tranche avec la banlieue surcolorée, dont l'art se heurte à la médiocrité, est un personnage inadapté au monde extérieur (les blessures involontaires, le dîner impossible, les matelas percés) et fait figure de anti-héros idéal. Il incarne également le personnage lunaire et asexué, dont la longueur des ciseaux dissimule l'impuissance du sexe. Edward joue avec le jeune fils de sa famille d'accueil, s'attache à Kim, la fille aînée, mais d'un amour qui semble parfaitement platonique. La jeune fille finit par s'effacer, se raisonnant à l'impossibilité d'une relation plus profonde, et se contente de danser sous la pluie de flocons qui naît des ciseaux du jeune homme. Autre figure ambiguë, Ed Wood, amoureux enfantin qui semble nourrir plus de passion pour ses films que pour ses épouses. Il revêt à l'occasion des pulls en angora rose sans imaginer un instant les doutes que cette tenue peut provoquer dans son entourage: l'homme semble trop innocent pour y voir une quelconque allusion sexuelle. Sleepy Hollow ou Les Noces funèbres dressent, pour leur part, le portrait d'une société renversée et matriarcale, où les personnages forts (Miranda Richardson, Christina Ricci, ou l’épouse fantôme Helena Bonham Carter) s'opposent respectivement à des hommes faibles (les vieux pontes du village, Ichabod Crane, Victor). La femme chez Burton est ainsi cet idéal inatteignable, transcendé par la stature hors du commun de sa muse d'antan, Lisa Marie.


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Finalement, bras ballants et meurtrissures en étendard, le héros burtonien n'a d'autre alternative que de se servir de ses faiblesses et d'en rire si l'accomplissement demeure un mirage trop lointain. L'Etrange Noël de Monsieur Jack semble entièrement voué à une démarche transformant la faiblesse en force, le noir en blanc, la mort comme célébration de la vie. Halloween y est plus festif que Noël, les guirlandes sont des toiles d'araignées, les rendez-vous amoureux se font dans les cimetières, les héroïnes perdent leurs bras, et l’on se félicite d'être effroyable à l'image d'un héros peint sous les traits d'un "épouvantable épouvantail, le roi des citrouilles". Son film-frère, Les Noces funèbres, montre le royaume des morts comme une fête permanente, là où celui des vivants est enterré dans les conventions. Chez Burton, les réalisateurs de navets comme Ed Wood recueillent des critiques désastreuses, sont à l'aise avec les marginaux, sont entourés de présentatrices has been, d'acteurs dépressifs, de catcheurs débiles. Mais derrière l'enthousiasme aveugle, derrière cette soif de vie quelque peu poussée, n'y a-t-il pas un doute sous-jacent? Ed Wood ne se demande-t-il pas l'espace d'un instant "Et si je me trompais? Et si je n'avais aucun talent?". Le héros aux mains d'argent, célébré encore hier, ne porte-t-il pas le même funeste prénom que le serpent mort du jeune Victor (Frankenweenie)? Monsieur Jack ne rêve t-il pas secrètement d'un véritable Noël plutôt que de son noir Halloween? Si l'anti-héros burtonien est ce qu'il est, c'est aussi parce qu'il doute, et que ses doutes révèlent parfois un pessimisme insoupçonné, caché sous des matelas d'indifférence face au rejet de la foule. "On a peur, mais on se domine", chante-t-on dans L'Etrange Noël de Monsieur Jack. Nouvel indice, Big Fish se fait la quête désespérée des ossements du vrai sous la chair du fantasme, le strip-tease de l'âme débarrassée de ses haillons faussement joyeux. Tim Burton ne se résout pourtant pas à priver ses personnages de leurs désirs rêvés, probablement parce que la réalité serait, elle, trop cruelle à leurs yeux.

Nicolas Bardot