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Entretien

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Si les personnages principaux de ses films sont toujours masculins, Tim Burton n'oublie pas pour autant d'accorder une place de choix aux rôles féminins. Ceux-ci sont en effet toujours nécessaires à l'évolution et la compréhension du héros. Trois types de personnalités émergent parmi ces femmes, que l'on peut appeler l'amoureuse, la bonne mère et la mauvaise mère, un trio caractéristique des contes de fées. Le héros burtonien ne serait-il en fait que le prince charmant de Cendrillon?



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Film après film, une esthétique particulière frappe: l'amoureuse est toujours blonde - quitte à teindre les actrices brunes (Winona Ryder ou Christina Ricci) -, symbole de fécondité (et obsession de l'auteur, qui affublait déjà dans Frankenweenie la jeune Sofia Coppola d'une perruque peroxydée). Le côté maternel de l'amoureuse sera en effet souvent développé: Katrina prend soin d'Ichabod, Kathy d'Ed ou encore Kim et Sandra de leur Edward respectif. Pour rajouter à cet aspect angélique - déjà entretenu par un teint pâle -, sa tenue lors de sa rencontre décisive avec le héros est toujours d'une blancheur virginale, signifiant son rôle de promise, et éclatant d'autant plus que l'atmosphère est ténébreuse. Chacune de ces rencontres est un coup de foudre dont les conséquences sont évidentes, tout suspens sentimental superflu étant ainsi évacué. Pour autant, le romantisme (Edward aux mains d'argent, Sleepy Hollow, Big Fish) voire la sensualité (Batman, le défi) ne sont pas oubliés, mais la relation n'est jamais consommée, l'amour burtonien se veut courtois. La dulcinée du héros possède de plus des attributs typiques des contes: elle est la seule fille d'un notable, une fille à papa orpheline de mère, dotée d'une marâtre, vivant dans son propre univers (Beetlejuice, Sleepy Hollow, Mars Attacks!, Les Noces funèbre). Quand les héros sont plus âgés (les deux Batman), ils échangent tout de même un baiser, réalisme et animalité obligent. Big Fish, le film de la maturité, verra même Edward et Sandra se marier et avoir un fils.


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Mais toute gâtée qu'elle est, l'héroïne de Tim sait aussi défendre ses idéaux et se battre. Libérée et avant-gardiste, elle surprend même par son côté entreprenant. Burton le féministe est à mille lieues de la femme-objet (même Sally la poupée de chiffon est un bel exemple d'autonomie et d'astuce) et donne à chacune courage et indépendance. Si bien qu'un côté sombre apparaîtra, Burton prenant un malin plaisir à égratigner les apparences trop lisses, jouant de la dualité, faisant apparaître la tentation: Katrina Van Tassel la petite bourgeoise endosse une cape noire pour s'adonner à la magie en secret; Vicky Vale troque sa robe de soirée immaculée pour une tenue sombre quand elle espionne Bruce Wayne; Selina Kyle devient carrément son propre opposé en revêtant le latex de Catwoman; Jenny la petite blonde innocente deviendra une vieille fille échevelée, presque une sorcière. Dans La Planète des singes, l'amoureuse est même scindée en deux personnages: la simiesque Ari, intelligente et rebelle, et la blonde Daena, humaine et passive. Idem pour Les Noces funèbres: la vivante Victoria est tout en retrait tandis qu'Emily est une corpse bride pleine d'énergie, qui va jusqu'à prendre les coups pour Victor. La curiosité, c'est Lisa Marie/Vampira dans Ed Wood, troquant en privé sa perruque noire pour une cascade de cheveux blonds luminescents. Elle n'y est l'amoureuse de personne, sauf de Tim Burton lui-même.


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Edward apprendra ce qu'est une mère grâce à Peggy, représentante Avon valeureuse qui, en le sortant de son lugubre château, lui offrira une seconde naissance. Elle deviendra sa mère d'adoption certes, mais il ne peut en avoir d'autre, et l'aimera d'emblée sans concession. D'une gentillesse infinie, ce clone vestimentaire de Jackie Kennedy - figure maternelle suprême dans l'Amérique des années 60 - s'emploiera à transformer le brouillon androïde en parfait jeune homme. Faisant fi de la différence, elle sera patiente et douce, littéralement, en passant de la crème sur le visage abîmé d'Edward. Mère modèle, elle lui montre les photos de sa famille ("That's my family", lui dit-elle en le serrant dans ses bras, l'y incluant tacitement), se montre protectrice quand les voisins attaquent cet "étranger", et lui apprend même à faire la cuisine. Naïve, elle se rendra compte trop tard qu'Edward n'est pas le petit garçon pour lequel elle le prenait. Ichabod Crane, Katrina Van Tassel, Lydia Deitz, Bruce Wayne, Oswald Copplebot… partagent avec Edward le manque d'une mère. Mais chaque maman disparue a sa place dans le métrage, son enfant entretenant sa mémoire à sa façon: Ichabod, qui revit son assassinat en rêve, en a un souvenir magnifié et garde dans sa poche le petit carton trompe-l'œil de l'oiseau en cage. Katrina perpétue les rites de magie blanche auxquels l'a initiée sa mère. Lydia trouvera en Barbara, le fantôme hantant sa maison, un substitut maternel. Bruce Wayne deviendra un super-justicier, nourri du désir de vengeance du meurtre de ses parents. Ces mères décédées sont fantasmées et ont souvent une image déifiée, leur souvenir étant prégnant sur la pensée du héros, et inspirent avant tout le respect. L'amoureuse sera l'un des moyens, pas toujours efficace, de se détacher de cette image maternelle idéale.


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Tim Burton utilisera un second moyen en créant un clivage physique, tangible, entre la bonne et la mauvaise mère. En psychologie, elles sont une même et seule personne, la mère de l'enfant, alternativement aimée et détestée selon qu'elle apporte de la joie ou de la frustration. Les sentiments haineux envers la mauvaise mère permettent à l'enfant d'anéantir la toute-puissance de la bonne mère, l'équilibre se créant quand celle-ci devient prépondérante et que les sentiments ambivalents réussissent à cohabiter. Acceptant ceci, l'enfant se construit alors en tant qu'individu et est projeté dans la réalité. Tim Burton va ainsi personnifier la mauvaise mère de ses personnages pour leur permettre de progresser. Ce sont la belle-mère de Lydia, celle, adepte de la sorcellerie, de Katrina, la mère biologique du Pingouin, la First Lady de Mars Attacks! ou la mère de Victoria des Noces funèbres. Mais aussi tout le voisinage matriarcal d'Edward, exact opposé de la bonne fée Peggy, ou les mamans trop sucrées d'Augustus Gloop et Violette Beauregard, parfaits contraires de celle, irréprochable, du petit Charlie. Ces femmes excentriques et égoïstes n'apportent que du mépris, de l'envie, de la haine, de la jalousie. Elles seront les responsables de l'exil d'Edward, signifiant la confusion mentale de celui-ci, ou de la perte de leur enfant dans les tuyaux de la chocolaterie, sonnant le glas de leur - propre - rêve de gloire. Plus généralement, ces mégères sont les tortionnaires du héros et de son amoureuse. Mais outre une classique marâtre, la mauvaise mère peut être également représentée par un personnage à qui l'on attribuait au départ un autre statut. Ainsi, Dolores, première compagne d'Ed Wood, nous apparaît d'abord comme l'amoureuse. Mais lors de leurs disputes, Burton l'affuble d'attributs maternels typiques, comme un tablier de cuisine, un aspirateur ou une casserole. Enfin, elle s'opposera au héros et le quittera, permettant l'entrée en scène de la véritable amoureuse, Kathy. En opposition à Dolores, celle-ci jouera ainsi également le rôle symbolique de bonne mère. Seul Edward a donc la malchance de voir triompher la mauvaise mère, quand tous les autres dépassent ce stade. Un détail pas si anodin, car le contraire alimenterait quelques craintes quant à la santé psychique de Tim Burton. Mais heureusement, le réalisateur comme ses héros et leurs princesses vécurent heureux, etc., etc.

Marlène Weil Masson