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Filmographie
Les acteurs de Tim Burton
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Entretien

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Réelle ou symbolique, morbide ou joyeuse, la mort fait partie intégrante de l'œuvre de Tim Burton. L'enfant solitaire est devenu un réalisateur talentueux en exorcisant ses démons et en confrontant ses héros à la grande faucheuse d'une manière ou une autre. Des morts-vivants aux costumes gothiques en passant par les décors de cimetière et autres thèmes musicaux funèbres, il s'est créé une filmographie hors du commun, délicieusement macabre.


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Lui-même en conflit avec ses figures parentales, Tim Burton a créé ses héros à son image. Souvent, ils évoluent en fonction de la perte de leurs parents, un événement-clé qui justifie à la fois leur côté sombre et leurs futurs actes. Le plus évident bien sûr est Bruce Wayne, dont les parents sont assassinés devant ses yeux. Batman naît à ce moment exact. L'homme chauve-souris n'est pas né de l'imagination de Burton mais il lui était destiné, tant il s'intègre à la perfection dans ses thèmes fétiches. Tel un tueur en série, le jeune Tim a commencé ses noires actions avec des animaux (Vincent et Frankenweenie), avant de s'attaquer aux mamans et papas de ses personnages. Ceux-ci pleurent leurs parents d'une façon ou d'une autre, qu'ils aient perdu l'un de leurs géniteurs (Lydia Deitz, Bruce Wayne, Katrina et Mary Van Tassel, Ichabod Crane, Will Bloom voire Willy Wonka) ou une figure paternelle (Edward, Ed Wood… ou encore le peuple américain de Mars Attacks! perdant son président), voire qu'ils en soient carrément dépourvus. Même les héros peuvent trouver la mort: le couple Maitland se noie dans Beetlejuice, tandis qu'Edward Bloom rejoint la rivière de Big Fish. Pièce maîtresse, Edward aux mains d'argent distille même un soupçon de religiosité: après la mort du créateur, du père, le fils presque parfait devient adoré de tous, avant d'être sacrifié, puis de laisser une trace éternelle de sa présence invisible et bienveillante.


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Au moment de Big Fish, Tim Burton vivait à la fois le deuil de son propre père et la naissance de son fils. Mais outre la filiation père-fils, le thème typiquement burtonien que l'on retrouve ici est l'immortalité. A travers ses contes, ses histoires insensées, Edward Bloom continue d'exister pour son fils et son petit-fils. Tout comme Edward enneige la ville année après année ou Willy Wonka rouvre la chocolaterie pour se trouver un héritier. L'idée de mort, plus que le fait de mourir lui-même, fait son chemin. La perte, qu'elle soit la mort d'un être cher ou la fin d'une illusion, d'une époque, se retrouve alors à différents niveaux, chacun la vivant selon ses priorités. Quand Pee Wee perd son vélo, le choc est semblable à celui des habitants de Christmas Town découvrant la disparition du Père Noël ou à celui de Willy Wonka se faisant interdire de devenir confiseur - ces deux derniers symbolisant clairement la fin de l'enfance et de ses rêves. De même, quand les Terriens font connaissance des Martiens - et que ceux-ci les déciment - ou que le Capitaine Leo Davidson échoue sur La Planète des singes, les croyances les plus simples volent en éclat, remettant tout en cause. Logiquement, la plus grande révélation de Tim Burton sera celle de la vie après la mort. Après tout, si ses personnages s'engouffrent dans l'eau au moment de mourir, n'est-ce pas pour mieux renaître?


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En véritable fan de Mary Shelley, Tim Burton parsème ses films de créatures rafistolées ou ramenées à la vie par de vrais petits Frankenstein. Après le zombiedog de Vincent et le bien-nommé Sparky de Frankenweenie, le réalisateur continue d'explorer le mythe avec Edward, un homme créé de toutes pièces, Sally la poupée de chiffon toujours décousue ou encore Nathalie Lake, que les Martiens fusionnent avec son chihuahua. La frontière est mince et les morts-vivants sont autant légion que les vivants-morts. Batman affronte tout à tour un gangster sorti d'un bain d'acide et une femme réanimée par des chats, tandis qu'Ed Wood fait revivre Bela Lugosi sur la pellicule (voire à travers les traits d'un autre acteur) et que Willy Wonka semble être éternel. Les Maitland, Beetlejuice, le cavalier sans tête ou Emily sont eux de vrais morts, capables d'interagir avec les vivants. Quand à Jack Skellington, le Roi-Citrouille, ce n'est qu'un squelette mais capable d'émotions. Zombies, squelettes, vampire, fantômes, mais aussi sirène, loup-garou, géant, arbres vivants, sorcières… Autant de personnages de contes fantastiques que Burton s'amuse à placer ça et là, souvent avec humour; ainsi, il va même jusqu'à reprendre deux fois (Beetlejuice et Les Noces funèbres) le thème du Manoir hanté de Disney (son ancien employeur): la mariée maudite, encore un classique de l'épouvante.

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Tous ces personnages a priori peu ragoûtants vont pourtant faire découvrir aux vivants que la mort n'est pas si triste. La ville de Halloween passe ainsi chaque jour de l'année à préparer la prochaine fête, un véritable carnaval à côté duquel Noël et tous ses feux semblent presque ennuyeux. Burton répand l'idée d'un monde mortuaire alternatif, allant jusqu'à donner à Jack un traîneau tiré par des rênes tout en os et un chien, Zero, au nez-citrouille lumineux, alter ego d'outre-tombe du célèbre rêne Rudolf. L'after life de Beetlejuice et des Noces funèbres suit ce même principe: même si certaines conventions sont toujours de rigueur (on ne passe pas devant quelqu'un dans une file d'attente sous peine de se faire réduire la tête), on peut s'amuser en terrorisant les vivants, en se saoulant au bar devant un spectacle digne de Bob Fosse ou même en visitant les maisons closes! Le monde parallèle est ainsi toujours plus actif et attractif que le notre: milliardaire embourbé dans les conseils d'administration le jour, Bruce Wayne grâce à son masque devient un super héros, tout comme la secrétaire godiche Selina Kyle se transforme la nuit venue en créature SM, toutes griffes dehors. L'intimité d'Ed Wood, de ferveur dévorante en amours fous, est aussi bien plus passionnante que sa façade de réalisateur raté. Victor sera, lui, prêt à mourir pour connaître le bonheur qui lui fait tant défaut dans le monde soi-disant vivant. Tim Burton sème dans chacun de ses films autant de secrets à découvrir, d'histoires à dépoussiérer: une ville parfaite, joliment nommée Spectre, cachée derrière une forêt hantée, des arbres magiques et cabanes de sorcière, une planète où règnent les singes, une flotte martienne envahisseuse ou encore une chocolaterie surprenante. Même Edward finit par transformer son sinistre château en atelier d'artiste, là où la ville mignonnette et colorée ne recèle que méchanceté et jalousie.


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Edward et ses doigts de fée et de fer restera en vie grâce son art créatif. Une sublimation que la plupart des héros burtoniens vont connaître. Liées à la mort en s'y opposant, la passion, l'obsession, quelque part la recherche de l'orgasme, leur sont indispensables. Edward, Ed Wood ou Willy Wonka vivront de leur talent, véritables artisans. Edward Bloom et Victor, Emily et Jack auront comme moteur leurs rêves, leur quête du bonheur, d'un sens à leur vie - ou à leur mort. Pee Wee misera tout sur son vélo, Ichabod Crane et Donald Kessler sur la science, Nathalie Lake sur le scoop qu'elle pourra avoir. Victor, Victoria et Emily partageront la joie simple de jouer du piano librement. Certains connaissent même quelques émois sexuels (que l'auteur aime ambigus): si Beetlejuice va assouvir ses pulsions le plus simplement du monde, Jack et Sally, comme Edward et Kim ou Victor et sa double fiancée, s'en tiendront à quelques frôlements. Batman et Catwoman s'en libéreront par contre très physiquement, mais en se battant, avec force gémissements évocateurs. L'expression de "petite mort" prend tout son sens avec eux. Ed Wood, grand amateur de femmes, éprouve le besoin de se travestir pour se sentir mieux, Edward Bloom doit découvrir le monde et est prêt à absolument tout supporter pour arriver à épouser Sandra, Jack doit faire de nouvelles expériences pour se retrouver, Willy Wonka va jusqu'à quitter son foyer à 11 ans pour vivre de sa passion… Aucun n'oublie qu'avant sa mort, il aura une vie à remplir.



Marlène Weil-Masson